Des valises d’argent et des circuits opaques… de nouveaux détails dans une enquête allemande sur les Frères musulmans
Le journal français Le Journal du Dimanche a révélé, dans un rapport publié samedi, de nouveaux éléments concernant un financement allemand de plusieurs millions d’euros accordé à une organisation liée aux Frères musulmans par l’intermédiaire de circuits obscurs.
Selon les documents et informations disponibles, près de 15 millions d’euros ont été versés au fil des années à l’organisation « Islamic Relief Allemagne », malgré des avertissements répétés concernant ses liens présumés avec les Frères musulmans. Le journal indique qu’un rapport accablant de la Cour fédérale des comptes a mis en lumière de graves défaillances dans l’action du gouvernement allemand.
Le quotidien précise que la Cour fédérale des comptes a vivement critiqué le ministère allemand des Affaires étrangères pour avoir accordé 15 millions d’euros de subventions à l’organisation « Islamic Relief Allemagne ».
D’après le journal Die Welt, l’État allemand a financé cette association pendant plusieurs années sous prétexte de mettre en œuvre des projets d’aide en Syrie.
Entre 2013 et 2016, environ 8,5 millions d’euros ont été transférés du ministère des Affaires étrangères vers l’organisation, avant que plusieurs millions supplémentaires ne soient versés au cours des années suivantes.
Le problème réside dans les accusations selon lesquelles l’organisation aurait maintenu des liens avec les Frères musulmans, notamment à travers certains membres de son personnel.
Dans son rapport, la Cour fédérale des comptes a sévèrement critiqué l’absence de contrôle financier de la part du ministère des Affaires étrangères, soulignant que les fonds avaient été transférés « à l’aveugle » sans vérification des rapports de dépenses fournis par l’association. Elle a également accusé le ministère d’avoir enfreint la directive gouvernementale « AARES 55-1 », destinée à empêcher le financement d’organisations extrémistes par des fonds publics.
Des fonds en espèces difficiles à tracer
L’affaire est connue depuis plusieurs années, mais le rapport rédigé en décembre 2019 est resté confidentiel jusqu’à récemment. À la suite d’une action en justice intentée par l’avocate Seyran Ateş, connue pour ses positions critiques à l’égard de l’islam radical, la Cour administrative fédérale a ordonné en février 2026 la levée du secret entourant le document, estimant que le refus de publication reposait sur des « considérations sans pertinence ».
Des médias allemands, ainsi que Seyran Ateş et l’experte des réseaux islamistes Sigrid Herrmann, ont révélé les premiers détails du dossier. Herrmann avait déjà lancé l’alerte en 2016 et affirme aujourd’hui que ses soupçons ont été « largement confirmés », dénonçant ce qu’elle qualifie de « défaillance structurelle » profitant à des « acteurs suspects ».
Elle a également critiqué le rôle de l’actuel président allemand Frank-Walter Steinmeier, alors ministre des Affaires étrangères, estimant qu’il est difficile d’imaginer que des responsables aient ignoré les consignes sans validation politique, d’autant plus qu’il avait publiquement soutenu l’organisation en 2013.
Selon le rapport, des fonds en espèces ont été transportés d’Allemagne vers la Turquie. Dans une lettre datant de janvier 2015, l’organisation informait le ministère des Affaires étrangères des difficultés rencontrées pour effectuer des transferts bancaires en raison du refus des banques de traiter des opérations liées à la Syrie, et proposait de transporter l’argent en liquide. Malgré une objection initiale d’un responsable, le ministère a finalement accordé une autorisation douanière.
Une note officielle fait état du transport d’environ 240 000 euros en espèces au cours de cinq vols effectués entre 2014 et 2015.
L’État était informé
Les premiers avertissements remontent à 2009, lorsque l’Office de protection de la Constitution du Land de Bade-Wurtemberg avait signalé des liens entre l’organisation internationale « Islamic Relief » et « l’entourage des Frères musulmans ».
En 2017, le gouvernement allemand a reconnu l’existence de « liens étroits » entre l’organisation et la Communauté islamique d’Allemagne, considérée comme l’un des principaux soutiens des Frères musulmans.
En 2018, la division Syrie du ministère des Affaires étrangères a mis en garde contre le risque que les fonds atteignent des « structures caritatives affiliées aux Frères musulmans » en Syrie.
Il convient de rappeler que l’organisation internationale « Islamic Relief » est interdite en Israël depuis 2014 ainsi qu’aux Émirats arabes unis en raison de soupçons concernant ses liens présumés avec le Hamas et le financement de celui-ci.
Malgré cela, le ministère allemand des Affaires étrangères a continué à financer les projets de l’organisation jusqu’en 2019, avant de suspendre les subventions à la suite d’une interpellation parlementaire, tout en reconnaissant l’existence de « liens personnels importants » avec les Frères musulmans.
Par la suite, le gouvernement allemand a refusé de divulguer les détails des transferts financiers entre la branche allemande et l’organisation internationale, invoquant le contrôle exercé par la Cour fédérale des comptes.
Pour sa part, l’avocat d’« Islamic Relief Allemagne » a rejeté les accusations, affirmant que son client « n’a absolument aucun lien » avec les Frères musulmans ou le Hamas, et insistant sur l’indépendance de la branche allemande.
Ce démenti n’a toutefois pas convaincu Sigrid Herrmann, qui affirme que « des millions d’euros sont transférés chaque année de la branche allemande vers l’organisation mère à Birmingham ». Elle souligne que la relation entre les deux entités constitue une « coopération officielle » selon les statuts de l’organisation et indique que le président de la branche allemande occupe également une fonction dirigeante au sein de l’organisation internationale.
Des répercussions pour la France ?
Bien que l’affaire ait pris une ampleur considérable en Allemagne, l’organisation est également active dans plusieurs autres pays. La chercheuse française Florence Bergeaud-Blackler estime qu’il s’agit d’un « phénomène durable » ayant bénéficié de financements publics dans différents États, bien que dans des proportions moindres.
Elle affirme que ses membres poursuivent leurs activités en créant de nouvelles associations sous les bannières de la lutte contre le racisme ou du soutien à l’action humanitaire.
En France, la chercheuse souligne que l’organisation est présente sans pour autant bénéficier de financements publics, estimant que le principe de laïcité constitue « un rempart essentiel » empêchant le financement de telles structures par l’argent public.
