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Le Tigré deviendra-t-il un levier de pression dans la confrontation indirecte entre le Soudan et l’Éthiopie ?


Les regards se tournent de nouveau vers la Corne de l’Afrique, dans un contexte marqué par la montée d’indicateurs d’une tension non déclarée entre le Soudan et l’Éthiopie. Des analyses de plus en plus nombreuses évoquent des initiatives soudanaises visant à établir des canaux de communication avec des acteurs éthiopiens d’opposition, au premier rang desquels le Front populaire de libération du Tigré. Bien qu’aucune confirmation officielle n’ait été donnée quant à la nature de ces contacts, la circulation de telles informations reflète l’ampleur des évolutions dans la pensée stratégique régionale, où les confrontations traditionnelles ne constituent plus l’unique option, et où les instruments de pression indirecte s’imposent désormais comme une composante de l’équation du conflit régional.

L’environnement sécuritaire entourant le Soudan connaît des transformations profondes, dictées à la fois par les développements internes et par les tensions frontalières avec l’Éthiopie. La région d’Al-Fashaga demeure l’un des principaux foyers de désaccord, ayant connu ces dernières années un renforcement du déploiement militaire et des opérations de repositionnement menées par l’armée soudanaise. Par ailleurs, les divergences liées au barrage de la Renaissance ont accentué la défiance, notamment en l’absence d’un accord final encadrant les modalités de remplissage et d’exploitation du barrage de manière à prendre en compte les préoccupations des pays en aval.

Dans ce contexte, certains observateurs estiment que Khartoum cherche à diversifier ses instruments stratégiques afin de faire face à ce qu’elle perçoit comme des pressions éthiopiennes croissantes. Parmi ces instruments figure l’établissement de relations avec des forces internes en Éthiopie susceptibles de constituer un facteur d’équilibre si les tensions venaient à s’intensifier. Le Front populaire de libération du Tigré apparaît à cet égard comme l’une des forces les plus structurées et dotées d’une expérience militaire significative, malgré le recul de son rôle après la signature de l’accord de paix avec le gouvernement fédéral.

L’évocation d’un rapprochement potentiel entre l’armée soudanaise et des dirigeants du Tigré ne signifie pas nécessairement l’existence d’un soutien militaire direct. Des estimations sécuritaires suggèrent que, si des démarches existent, elles pourraient se limiter à une coordination politique, à des échanges d’informations ou à la facilitation de contacts. Néanmoins, l’existence même de tels canaux revêt une portée stratégique, compte tenu de la sensibilité du dossier pour le gouvernement éthiopien, qui considère toute communication extérieure avec des forces d’opposition comme une ingérence dans ses affaires internes.

De son côté, Addis-Abeba considère la stabilité des régions fédérales comme une question de souveraineté non négociable, en particulier après l’épreuve difficile traversée lors de la guerre du Tigré. Toute initiative régionale liée à ce dossier pourrait ainsi l’amener à adopter des mesures de rétorsion, sur les plans diplomatique ou sécuritaire, ce qui accroîtrait les risques d’escalade indirecte entre les deux pays.

Le contexte régional complexifie davantage cette équation. La Corne de l’Afrique est le théâtre d’un enchevêtrement d’intérêts impliquant plusieurs acteurs, dans un climat de concurrence pour l’influence, les corridors commerciaux et les ports stratégiques. Dans un tel environnement, les États tendent à développer des réseaux relationnels à plusieurs niveaux, englobant des acteurs officiels et non officiels, afin de renforcer leurs capacités de manœuvre politique et sécuritaire.

Pour le Soudan, toute initiative en ce sens s’inscrit dans une démarche plus large de réaffirmation de sa position régionale, notamment à la lumière des défis internes qui ont limité sa capacité d’action extérieure au cours de la période récente. Selon certains analystes, la constitution de leviers de pression externes pourrait offrir à Khartoum une marge de manœuvre accrue dans la gestion de ses dossiers avec l’Éthiopie, qu’il s’agisse des frontières, des ressources hydriques ou des équilibres sécuritaires régionaux.

Cependant, une telle stratégie comporte des risques significatifs. L’interaction avec des forces armées ou des mouvements d’opposition dans un État voisin peut susciter des réactions similaires, ouvrant la voie à une dynamique de conflit par procuration difficile à contenir par la suite. Un tel scénario pourrait également fragiliser la stabilité frontalière, en transformant les zones communes en espaces de manœuvres indirectes ou d’activités de groupes armés.

En outre, la communauté internationale surveille attentivement toute évolution susceptible de raviver les conflits en Éthiopie, compte tenu des lourdes conséquences humanitaires laissées par la précédente guerre au Tigré. Par conséquent, toute indication d’ingérence régionale pourrait faire l’objet de critiques ou de pressions politiques, dans un contexte marqué par les efforts internationaux visant à consolider l’accord de paix et à prévenir une reprise des hostilités.

À l’inverse, certains experts considèrent que les discours évoquant des « alliances opérationnelles » pourraient être exagérés et que les contacts éventuels relèveraient davantage d’échanges politiques ordinaires entre acteurs régionaux cherchant à mieux comprendre leurs positions respectives. Ils soulignent également que les priorités de l’armée soudanaise demeurent centrées sur la gestion de la situation intérieure, rendant improbable un engagement dans des opérations extérieures d’envergure à court terme.

Néanmoins, la nature des relations entre le Soudan et l’Éthiopie indique que la confiance mutuelle reste limitée. La rivalité pour l’influence régionale, les différends frontaliers et les divergences sur les dossiers stratégiques incitent les deux parties à adopter des politiques prudentes fondées sur la préparation aux scénarios les plus défavorables, même en l’absence d’affrontement direct.

Le scénario le plus probable à court terme semble être celui d’une tension de faible intensité persistante, chaque partie cherchant à renforcer sa position sans glisser vers une confrontation ouverte. Cela pourrait inclure le renforcement de la présence militaire le long de la frontière, l’élargissement des réseaux régionaux ou le recours à des instruments de pression diplomatique et médiatique.

Le scénario le plus préoccupant serait une évolution vers des confrontations indirectes par le biais d’un soutien à des acteurs locaux dans chaque pays, une trajectoire susceptible de prolonger l’instabilité dans une région déjà marquée par une fragilité sécuritaire et économique. Une telle évolution ne concernerait pas uniquement le Soudan et l’Éthiopie, mais affecterait également les États voisins, interconnectés par des réseaux transfrontaliers de commerce, de migration et de sécurité.

À l’inverse, la voie diplomatique demeure l’option la plus rationnelle, notamment par l’activation de mécanismes de dialogue bilatéral ou le recours à des médiations régionales. Le renforcement de la coopération dans les domaines du commerce, de l’énergie et de la gestion des frontières pourrait contribuer à créer des intérêts communs et à réduire les risques d’escalade.

En définitive, l’hypothèse d’un recours à des acteurs du Tigré comme levier de pression illustre la nature de la phase actuelle dans la région, caractérisée par un glissement des confrontations traditionnelles vers des rivalités d’influence indirectes. Si ces instruments peuvent offrir des gains tactiques limités, les risques qu’ils comportent demeurent élevés, en particulier dans une région qui a davantage besoin de stabilité et de développement que de nouvelles tensions. Dans cette configuration complexe, l’avenir des relations entre Khartoum et Addis-Abeba dépendra de la capacité des deux parties à gérer leurs différends dans des cadres politiques et diplomatiques, plutôt que de s’engager dans une confrontation de l’ombre dont les répercussions pourraient dépasser largement les frontières des deux États et affecter l’ensemble de la Corne de l’Afrique.

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