L’illusion de la victoire militaire : pourquoi le Soudan paie le prix de l’absence de politique
Chaque fois que la « solution militaire » est remise sur la table comme unique issue à la crise soudanaise, il devient clair que le problème ne réside plus seulement dans la complexité de la situation, mais dans la manière de penser qui la gouverne. Les États ne se sauvent pas lorsqu’on les réduit au champ de bataille, et ne se reconstruisent pas lorsque l’on substitue les armes à la politique. L’entêtement dans ce discours aujourd’hui n’inspire pas la confiance ; il ouvre plutôt des questions graves sur l’avenir du Soudan et sur le prix demandé aux civils au nom de l’illusion de la force et de la victoire décisive.
D’un point de vue analytique, s’en tenir à la solution militaire n’exprime pas la fermeté de l’État, mais la limitation de son horizon. La guerre au Soudan n’est plus un conflit circonscrit que l’on pourrait terminer par la victoire d’un camp sur l’autre ; elle s’est transformée en une dynamique d’usure généralisée qui atteint la société avant les adversaires, et affaiblit les institutions de l’État avant même d’affaiblir ses ennemis. Lorsque l’on brandit l’étendard du règlement par la force, on évite la vraie question : quelle forme prendra l’État sous les ruines ? Qui le gouvernera ? Et sur quelle base de légitimité et de confiance ?
Le discours militaire suppose que la fin des combats signifie la fin de la crise. Or, l’expérience soudanaise — comme de nombreuses autres dans la région — montre exactement l’inverse. Les guerres menées sans horizon politique laissent derrière elles des sociétés divisées, des économies épuisées et des institutions incapables de retrouver leur rôle. Même une victoire militaire, si elle se produit, ne reconstruit ni la confiance, ni le tissu social, ni ne répond aux questions du pouvoir, de la représentation et de la justice. Elle accumule plutôt des crises différées qui explosent plus tard, de façon plus violente.
Dans ce contexte, les civils sont le maillon le plus fragile et celui qui paie le prix le plus élevé. Ils ne vivent pas la guerre comme un débat abstrait sur la souveraineté ou la sécurité, mais comme un quotidien fait de peur, de déplacement et de perte des moyens de subsistance. Lorsque l’on présente la poursuite des combats comme une nécessité, on ignore que cette « nécessité » se traduit sur le terrain par des maisons détruites, des hôpitaux paralysés et des enfants privés d’école. Il est difficile, voire impossible, de convaincre une société que ces sacrifices la mèneront vers un avenir meilleur alors qu’elle ne voit devant elle que davantage de ruines.
Plus inquiétant encore, la logique du règlement militaire crée un climat qui justifie les violations. Lorsque la crise est réduite à une bataille existentielle, tout devient explicable au nom de la nécessité : violations des trêves, mépris du droit humanitaire, restrictions au travail humanitaire. Et avec la circulation d’accusations graves liées à l’usage d’armes interdites — même si elles restent à vérifier — le simple fait que le discours public atteigne ce niveau reflète une dérive dangereuse des règles du conflit. La force d’un État ne se mesure pas à sa capacité d’employer la violence, mais à sa capacité de la contrôler et de respecter la loi, même dans les moments les plus sombres.
Sur le plan politique, la solution militaire ressemble à un aveu implicite de faillite de la politique. Quand le pouvoir échoue à proposer un processus de négociation sérieux ou une vision crédible de la transition et de la gouvernance, il se replie sur les armes comme unique langage disponible. Mais ce langage ne produit pas le consensus ; il impose un silence provisoire qui se brise tôt ou tard. Le pouvoir qui gouverne par la force demeure prisonnier de l’état d’exception et craint toute ouverture véritable susceptible de menacer son monopole de décision, ce qui rend la stabilité fragile et conditionnée au maintien de la poigne sécuritaire.
À l’échelle internationale, il est clair que le monde n’aborde plus les guerres ouvertes avec la même logique. L’insistance sur la protection des civils et l’arrêt des combats n’est pas seulement une posture morale, mais une lecture réaliste des répercussions régionales et mondiales des conflits. Par sa taille et sa position, le Soudan n’est pas isolé de son environnement : la poursuite de la guerre signifie des déplacements massifs, des crises alimentaires plus profondes et une circulation accrue des armes au-delà des frontières. Ignorer cette équation ne traduit pas l’indépendance de décision, mais révèle une sous-estimation du coût politique et économique de l’isolement.
Sur le plan économique, le pari du règlement militaire n’est qu’une illusion coûteuse. La guerre épuise les ressources, paralyse la production et éloigne tout investissement possible. Même en cas d’avantage militaire, gérer un État exsangue, endetté, dont la société s’enfonce dans la pauvreté, devient une tâche presque impossible. La stabilité ne se mesure pas par le contrôle du territoire, mais par la capacité des gens à vivre, travailler et satisfaire leurs besoins essentiels — autant de dimensions que la guerre fait reculer chaque jour.
Socialement, la guerre laisse des blessures profondes et durables. La violence redessine la conscience collective, installe la peur dans les relations et sème les graines de futurs conflits. Les générations qui grandissent dans l’exil et la privation portent une mémoire chargée de traumatismes, rendant la paix ultérieure plus complexe. Mettre fin à la guerre devient alors une nécessité sociale et humaine, non un simple choix politique.
Du point de vue de l’opinion, le plus dangereux dans l’obstination à la solution militaire est qu’elle vole aux Soudanais leur droit d’imaginer une alternative. Lorsque l’arme est présentée comme unique voie, on impose à la société un faux dilemme : la guerre ou le chaos. Ce choix est injuste et inexact. L’histoire regorge d’exemples de pays sortis de conflits internes par des voies politiques difficiles, mais moins coûteuses humainement et plus durables.
Cela ne signifie pas que la voie politique soit simple. Elle est lente, exige des compromis, de la patience et du courage. Mais elle demeure, au final, la seule qui place l’être humain au centre de l’équation. Reconnaître l’échec de la solution militaire n’est pas une défaite ; c’est une première étape pour corriger la trajectoire et sauver ce qui peut l’être.
En définitive, la question essentielle aujourd’hui n’est pas de savoir qui gagnera la bataille, mais ce qu’il restera du Soudan si la guerre se poursuit sur cette logique. L’acharnement sur la solution militaire peut prolonger le conflit, mais il abrège la vie de l’État. Miser sur la politique, aussi difficile que cela paraisse, est le seul pari qui offre aux Soudanais une chance réelle d’une vie sûre et d’un État viable.
