Erreurs ou système épuisé ? Le mystère de la hausse des accidents d’avions militaires américains
Dans un espace aérien censé être l’un des plus « disciplinés » au monde, les interrogations se multiplient face à l’augmentation marquée des accidents impliquant les avions militaires américains.
Entre 2020 et 2024, le taux de ces catastrophes a bondi de 55 %, un chiffre qui montre que le problème dépasse largement la simple malchance ou un incident isolé.
Alors que le Pentagone publie ses rapports et que les responsables politiques tirent la sonnette d’alarme, l’institution militaire américaine semble entrer dans une phase de remise en question profonde : doctrine de sécurité, volume d’entraînement, méthodes de maintenance et même conception des appareils sont désormais remis en cause.
Quelles sont les causes ?
Le site américain Responsible Statecraft a signalé une hausse de 55 % des accidents d’avions militaires américains entre 2020 et 2024, selon les données du Pentagone. Après avoir reçu ces chiffres, la sénatrice Elizabeth Warren, membre du Comité des forces armées, a déclaré que ces taux étaient « extrêmement préoccupants et appellent une action urgente ».
Elle a précisé que les accidents de catégorie A — ceux qui détruisent l’appareil ou causent plus de 2,5 millions de dollars de dommages, ou encore entraînent des morts ou des incapacités permanentes — ont causé 90 décès, la destruction de 89 avions et des pertes estimées à 9,4 milliards de dollars. Elle a ajouté que « la
transparence des enquêtes du Pentagone est désormais indispensable pour sauver des vies ».
Le site The Bunker, qui suit les accidents militaires depuis près de 50 ans, estime que plusieurs facteurs contribuent à ces incidents :
négligence du complexe militaro-industriel, imprudence de certains pilotes, tentatives de gérer trop de tâches simultanément, insuffisance de l’entraînement, et parfois cause indéterminée.
Malgré les couches successives de sécurité et les systèmes de secours installés dans les avions de combat, les accidents résultent souvent d’une « tempête parfaite » où plusieurs erreurs se combinent. Les causes potentielles sont donc presque infinies.
Il existe toutefois une corrélation entre les accidents et le niveau d’entraînement, les heures de vol et la disponibilité des pièces détachées. Les accidents augmentent lorsque ces trois facteurs diminuent. Par exemple, les heures de vol mensuelles des pilotes de chasse de l’US Air Force sont passées d’environ 16 heures dans les années 1990 à 10 heures au milieu des années 2010, puis à environ cinq heures aujourd’hui. Les pilotes peu expérimentés sont davantage exposés aux accidents.
Le Pentagone tend souvent à imputer les erreurs aux pilotes — surtout lorsqu’ils ne sont plus là pour se défendre — avant de proposer la solution habituelle : augmenter les budgets pour financer davantage d’entraînement, de maintenance et de pièces.
Mais l’aviation militaire est trop complexe pour que l’argent seul suffise. Comme l’a dit le pilote de la Seconde Guerre mondiale Ernest Gann : « Les urgences auxquelles vous vous entraînez arrivent rarement… celles que vous ne pouvez pas simuler sont celles qui vous tuent. »
Y a-t-il d’autres facteurs ?
Selon Responsible Statecraft, des entreprises sous-traitantes s’opposent à un amendement dans le prochain budget de défense, qui les obligerait à transmettre les données de maintenance au Pentagone afin de permettre à l’armée de réparer elle-même ses équipements.
Elles affirment que cela mettrait en danger la sécurité nationale. Eric Fanning, président de l’Association des industries aérospatiales et ancien secrétaire à l’Armée, déclare que « la supériorité militaire américaine repose sur la technologie avancée et une base industrielle solide… protéger les innovateurs est essentiel ».
Les plans, droits de propriété intellectuelle et documents techniques liés à la maintenance sont considérés comme des trésors stratégiques pour les sous-traitants. Par exemple, si le Pentagone prévoit de dépenser 485 milliards de dollars pour acquérir 2 470 avions F-35 produits par Lockheed Martin, il prévoit aussi de dépenser 1,58 billion de dollars supplémentaires pour leur maintien opérationnel. Le coût d’achat représente donc moins d’un quart du coût total de possession.
Virginia Barger, avocate spécialisée dans la surveillance gouvernementale, souligne que le modèle « données contre service » exige souvent une connexion internet, ce qui n’est pas garanti en zone de combat. Dans un tel cas, affirme-t-elle, « les techniciens risquent de se déplacer avec des classeurs remplis de captures d’écran imprimées pour réparer les avions ».
Le Pentagone et la Maison-Blanche soutiennent l’idée de donner au ministère de la Défense un meilleur accès à la propriété intellectuelle détenue par les sous-traitants. Une décision est attendue le mois prochain, avec des conséquences potentiellement positives — ou non — pour les militaires américains.
