Zone tampon ou annexion israélienne ? La ligne jaune menace Gaza
L’annonce faite par le chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, au début du mois dernier, selon laquelle ce que l’on appelle la « ligne jaune » à Gaza constitue de « nouvelles frontières pour Israël », a ouvert un large champ d’interrogations sur la nature du contrôle israélien sur l’enclave, et sur la question de savoir si elle prépare de facto l’annexion de vastes portions de celle-ci.
Dans un discours adressé aux forces israéliennes déployées à Gaza, Zamir a souligné que l’armée ne permettrait pas au Hamas de rétablir sa présence, affirmant l’imposition d’un « contrôle opérationnel » sur de larges parties du territoire, et décrivant la ligne jaune comme une ligne défensive avancée destinée à protéger les colonies israéliennes et à servir de base permanente pour les opérations militaires, selon le magazine Foreign Policy.
Bien que les forces israéliennes se soient retirées à l’est de cette ligne, tracée dans le cadre d’un accord de cessez-le-feu sous médiation américaine en octobre dernier, elles ne se sont pas retirées au-delà de celle-ci.
Ce déploiement a créé une nouvelle réalité sur le terrain, caractérisée par une division de facto de la bande de Gaza en deux zones, séparées par une zone tampon entièrement soumise au contrôle militaire israélien, imposant un encerclement étroit sur ce qui reste du territoire.
Selon un rapport publié par le journal The Guardian, l’armée israélienne a commencé à ériger des poteaux en béton en plusieurs points afin de fixer le tracé de cette ligne, une initiative interprétée par des observateurs comme un indice du caractère durable, voire permanent, de cet arrangement.
Des estimations d’experts et d’institutions internationales indiquent que la superficie des terres placées sous contrôle israélien direct dépasse la moitié de la superficie totale de la bande de Gaza, oscillant entre 53 et 58 % de sa surface.
Cette situation soulève des questions fondamentales quant au fait qu’Israël aurait, en pratique sinon en droit, annexé plus de la moitié du territoire, ou à tout le moins imposé un contrôle empêchant toute possibilité future de souveraineté palestinienne.
Sur le plan officiel, le plan de paix américain proposé par le président Donald Trump, composé de vingt points, nie toute intention israélienne d’occuper ou d’annexer Gaza.
Le plan prévoit un transfert progressif des territoires contrôlés par Israël à une force internationale de stabilisation, déployée ultérieurement sur le terrain, parallèlement au désarmement du Hamas et à son exclusion de toute future administration de Gaza, jusqu’à un retrait israélien complet.
Cependant, ce cadre théorique se heurte à des craintes croissantes de voir la situation actuelle se transformer en un conflit « gelé » de longue durée, dans lequel Gaza serait de facto divisée en deux zones distinctes : l’une à l’est de la ligne jaune, sous contrôle israélien, utilisée, selon certaines estimations, pour soutenir des factions palestiniennes opposées au Hamas ; l’autre laissée sous le contrôle du mouvement, sans perspective réelle de reconstruction ou de redressement.
Sam Rose, directeur par intérim des affaires de Gaza à l’UNRWA, estime que cette approche s’inscrit dans un schéma israélien récurrent consistant à contrôler autant de terres que possible pendant les opérations militaires, afin de réduire ultérieurement la marge de négociation.
Israël justifie son contrôle de la zone située à l’est de la ligne jaune par la nécessité d’établir une zone tampon garantissant la sécurité des communautés israéliennes du sud. Toutefois, cette zone prive Gaza de l’accès à sa frontière avec l’Égypte et accentue son isolement géographique et politique par rapport à la situation antérieure à la guerre déclenchée après l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023.
Les Nations unies ont également averti que ces zones englobent la majorité des terres agricoles dont dépendaient les Palestiniens avant la guerre pour la production alimentaire, et même pour l’exportation de certaines cultures, ce qui signifie que leur perte permanente aurait des conséquences économiques et sociales extrêmement graves.
Certains analystes estiment que l’attachement israélien à ces terres constitue davantage un levier de négociation qu’une démarche d’annexion définitive. Un retrait partiel ultérieur pourrait être présenté politiquement comme une « concession », alors que ces zones n’avaient jamais été initialement mises sur la table des négociations, une méthode que l’ONU considère comme récurrente dans la politique israélienne.
Le 14 janvier courant, les États-Unis ont annoncé le lancement de la deuxième phase de l’accord de cessez-le-feu, censée voir un retrait israélien supplémentaire de Gaza. Toutefois, l’accord ne comportait aucun calendrier clair et conditionnait tout retrait à des progrès tangibles dans le dossier du désarmement du Hamas.
Le lendemain, Trump a adressé un nouvel ultimatum au mouvement, exigeant son désarmement et la restitution des dépouilles du dernier otage israélien que l’on croit encore détenu par le Hamas.
Dans ce contexte d’incertitude, les doutes s’intensifient quant à l’extension du contrôle israélien. La BBC a rapporté que l’armée israélienne avait déplacé certaines barrières supposées de la ligne de cessez-le-feu vers l’intérieur du territoire à plusieurs endroits, renforçant les craintes d’une imposition de nouveaux faits accomplis sur le terrain.
Michael Wahid Hanna, directeur du programme États-Unis au sein de l’International Crisis Group, estime qu’il ne s’agit pas encore d’une annexion officielle, mais que cela reflète une tendance israélienne croissante à élargir le champ du contrôle durant une phase censée être transitoire.
Il a averti que la poursuite de cette approche compromettrait toute possibilité de reconstruire Gaza comme une société viable, soulignant que tout progrès dans l’application du cessez-le-feu nécessite une pression américaine effective.
Dans un contexte marqué par la montée en puissance de l’extrême droite en Israël, qui appelle ouvertement à la recolonisation de Gaza, la ligne jaune ne semble plus être une simple mesure sécuritaire temporaire, mais devient le symbole d’une nouvelle phase, dans laquelle Gaza reste suspendue entre un retrait différé et une occupation ouverte, sans horizon politique clair.
