Un tournant stratégique de l’islam politique : du projet transnational à l’ancrage dans l’État
Des évolutions intellectuelles et politiques récentes au sein des courants islamistes, en particulier ceux liés aux Frères musulmans et à leurs différentes branches, ont provoqué une transformation notable de leurs structures et de leurs priorités. Ces courants commencent progressivement à abandonner l’ancien objectif consistant à bâtir un projet politique transfrontalier, pour adopter ce que l’on peut qualifier de pragmatisme national, centré sur l’action à l’intérieur des cadres étatiques, selon une analyse publiée par le site Amad Media.
Dans un rapport analytique publié par Amad, des experts soulignent que les courants relevant de l’islam politique, y compris la mouvance djihadiste qui portait autrefois une vision globale visant à transformer l’ordre international, ne constituent plus le modèle dominant ou le plus marquant. Les expériences des groupes ayant tenté d’imposer des visions similaires sur la scène internationale ont montré les limites de leur réussite, et parfois même les ont exposés à un rejet populaire large, accompagné de réactions sécuritaires et juridiques soutenues par plusieurs États.
Le rapport estime que ce changement n’est pas une simple adaptation tactique provisoire, mais plutôt une transformation profonde dans les priorités de l’islam politique lui-même. Celui-ci privilégie désormais l’action au sein de l’État-nation et la gestion de ses affaires, plutôt que l’affrontement avec le système international. Cette évolution s’inscrit dans le sillage de mutations politiques majeures observées dans des pays comme l’Afghanistan et la Syrie, où les autorités issues des mouvements islamistes ont évité de revenir au discours du « djihad global », préférant se concentrer sur la consolidation du pouvoir et la gestion des institutions.
L’analyse montre également que ce nouveau pragmatisme s’éloigne de l’ambition qui animait jadis des organisations telles qu’Al-Qaïda ou l’« État islamique », visant à instaurer des entités politiques ou idéologiques supranationales. Ce tournant est attribué au coût élevé de la confrontation directe avec les systèmes internationaux, à l’incapacité de proposer des modèles de gouvernance attractifs et convaincants, ainsi qu’au choc moral provoqué par certaines pratiques extrémistes dans différentes régions.
Cela ne signifie pas pour autant que les courants d’inspiration islamique ont disparu ou perdu toute influence. La différence fondamentale réside dans le fait que ceux qui demeurent actifs ont compris la nécessité de s’adapter à la logique de l’État moderne, en renonçant au récit du conflit total. Cela pourrait expliquer le recul de l’idée du « califat mondial » au profit de revendications locales plus réalisables à l’intérieur de cadres juridiques et institutionnels.
Ces transformations exigent une lecture attentive de la part des décideurs dans la région. Comprendre ce nouveau paysage implique des outils politiques et sociaux renouvelés, et laisse penser que l’avenir de l’islam politique sera davantage lié aux dynamiques internes des États, et moins aux agendas transnationaux — ce qui pourrait modifier les règles d’interaction sécuritaire et idéologique avec ces mouvements.
