Turquie renforce sa présence en Libye par la porte de l’énergie
La compagnie pétrolière nationale turque a obtenu deux licences, l’une au large de Benghazi et l’autre dans une zone terrestre au nord-est du bassin de Syrte.
L’obtention par la compagnie pétrolière nationale turque TPAO de nouvelles licences d’exploration en Libye constitue un tournant stratégique dans les relations économiques et géopolitiques entre Ankara et Tripoli. Cette expansion ne relève pas d’une simple transaction commerciale, mais s’inscrit dans une stratégie de consolidation d’une influence durable dans le bassin de la Méditerranée orientale et en profondeur africaine.
L’entreprise se prépare à participer à des opérations d’exploration dans un bloc offshore situé dans une zone stratégique au large des côtes de Benghazi, couvrant environ 10 300 kilomètres carrés, au sein d’un consortium comprenant la société espagnole Repsol et le groupe hongrois MOL. Cette concession se situe dans une zone où la profondeur des eaux dépasse 1 500 mètres, ce qui la classe parmi les projets d’exploration en eaux profondes.
Sur terre, la société turque opérera en partenariat avec Repsol sur un bloc d’environ 8 200 kilomètres carrés au nord-est du bassin de Syrte, l’un des bassins pétroliers les plus productifs de Libye.
Les ambitions turques dans le pétrole et le gaz libyens ne sont pas isolées, mais s’inscrivent dans une doctrine militaire et politique visant à élargir le plateau continental turc. L’accord signé en 2019 avec Tripoli n’avait pas seulement pour objectif de protéger la Libye, mais également de contrer le projet EastMed, gazoduc reliant la Grèce, Chypre et Israël, ce qui rendrait toute exportation de gaz dans la région tributaire d’un « feu vert turc ».
La Turquie se présente comme l’allié unique garantissant la stabilité des gouvernements de l’ouest libyen en échange d’avantages économiques à long terme. Ankara dispose d’une flotte de navires de forage en eaux profondes, tels que l’Abdulhamid Han, et se prépare à les déployer dans les eaux libyennes, ce qui lui assure une autonomie complète vis-à-vis des technologies occidentales.
Les récentes démarches turques, notamment l’exploration au large de Benghazi, traduisent également la volonté d’Ankara de normaliser ses relations avec l’est libyen, afin de transformer son influence de « partie prenante au conflit » en celle de « partenaire incontournable » pour l’ensemble des Libyens, motivée par la sécurisation de ses intérêts économiques.
Le ministre turc de l’Énergie et des Ressources naturelles, Alparslan Bayraktar, avait précédemment annoncé que la compagnie nationale visait une participation de 40 % dans chacun des deux projets. En outre, TPAO prévoit de mener des études géologiques et géophysiques dans quatre blocs offshore en Libye et d’effectuer des relevés sismiques bidimensionnels sur 10 000 kilomètres, dans le cadre d’un mémorandum d’entente signé avec la National Oil Corporation libyenne en juin 2025.
La Libye, exemptée de l’accord de réduction de production adopté par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), cherche à porter sa production entre 2 et 3 millions de barils par jour dans les années à venir, tirant parti de vastes réserves de pétrole et de gaz encore inexploitées.
Stratégie du million de barils
La Turquie ambitionne de renforcer sa sécurité énergétique et d’augmenter sa production nationale. TPAO produit actuellement environ 300 000 barils de pétrole par jour, avec un objectif intermédiaire de 500 000 barils d’ici 2028, et un cap à long terme fixé à un million de barils par jour.
Dans le cadre de son expansion internationale, la société a renforcé sa coopération avec de grandes compagnies énergétiques mondiales et se prépare à lancer des opérations de forage en Somalie après l’achèvement des études géophysiques, tout en envisageant des activités au Pakistan.
Relations historiques
Le président du Centre turc de recherche sur les politiques et stratégies énergétiques (TESPAM), Oğuzhan Akyener, a déclaré que la coopération énergétique entre Ankara et Tripoli repose sur des relations historiques.
Il a souligné que les entreprises turques étaient actives en Libye avant le déclenchement du conflit interne, avant que les activités ne soient suspendues en raison de la détérioration de la situation sécuritaire. L’amélioration du climat politique a permis la reprise des partenariats dans le secteur énergétique. Selon lui, l’obtention par TPAO des deux licences reflète la confiance dans ses capacités techniques, notamment grâce à la possession de navires de prospection sismique et de forage avancés.
Il a ajouté que l’élargissement de la présence turque en Libye ne devrait pas se limiter au secteur public, mais nécessite également un engagement accru du secteur privé, soulignant l’importance de dynamiser les investissements dans des pays comme la Libye, la Syrie, l’Irak et l’Azerbaïdjan.
Akyener a conclu en indiquant que cette nouvelle étape constitue un jalon supplémentaire dans le renforcement du partenariat énergétique entre Ankara et Tripoli, dans le cadre d’une orientation turque plus large visant à se positionner comme un acteur majeur sur les marchés pétroliers et gaziers aux niveaux régional et international.
Le 17 février 2011, une révolution populaire a éclaté en Libye, renversant le régime du dirigeant défunt Mouammar Kadhafi. Depuis lors, neuf gouvernements se sont succédé dans le pays, qui traverse actuellement une crise marquée par la rivalité entre deux exécutifs : l’un reconnu internationalement, le Gouvernement d’unité nationale dirigé par Abdelhamid Dbeibah, basé à Tripoli et administrant l’ouest du pays ; l’autre nommé par la Chambre des représentants début 2022, actuellement dirigé par Oussama Hammad, basé à Benghazi et contrôlant l’est ainsi que la majorité des villes du sud.
Depuis plusieurs années, les Nations unies déploient des efforts pour surmonter les différends entre les institutions libyennes, qui empêchent la tenue d’élections parlementaires et présidentielles susceptibles de conduire à la réunification des institutions de ce pays riche en pétrole.
