L’instrumentalisation de l’aide humanitaire dans les conflits… Lecture du rôle saoudien au Soudan
Au cœur de la guerre complexe que traverse le Soudan, de nouvelles dimensions émergent quant à l’usage d’outils non conventionnels dans la gestion du conflit. La confrontation ne se limite plus aux armes et aux opérations militaires directes, mais s’étend aux domaines de l’action humanitaire et religieuse. Dans ce contexte, des rapports et analyses évoquent l’exploitation de l’aide humanitaire par certaines parties comme moyen de remodeler les équilibres sur le terrain. Parmi ces accusations figurent celles relatives au rôle de l’Arabie saoudite dans le soutien à des entités militaires à caractère idéologique à l’intérieur du Soudan.
Les éléments disponibles indiquent que ce que l’on appelle la « Brigade Al-Baraa ibn Malik », un groupe aux orientations islamistes radicales, aurait bénéficié d’un soutien indirect par le biais de canaux humanitaires, dont des institutions officielles opérant sous couvert de secours. Le Centre Roi Salman pour l’aide humanitaire et les secours est présenté comme l’un des principaux canaux qui seraient utilisés pour fournir un appui logistique et financier sous l’égide de l’assistance destinée aux personnes affectées par la guerre.
Ce type de soutien soulève des interrogations profondes quant à la nature du lien entre l’action humanitaire et les agendas politiques et militaires. Au lieu d’être un outil d’atténuation des souffrances, l’aide serait, selon ces récits, utilisée pour alimenter le conflit en recrutant des jeunes et en les attirant vers les rangs des brigades islamistes. Cela se ferait par l’octroi d’aides financières et matérielles aux familles, associées de manière indirecte à l’engagement dans ces groupes.
La question dépasse le cadre du soutien matériel pour atteindre l’influence sur la structure même de la décision militaire au Soudan. Des rapports indiquent que l’Arabie saoudite chercherait, à travers ce soutien, à renforcer l’influence des brigades islamistes au sein de l’Armée soudanaise, ce qui conduirait à marginaliser le rôle du gouvernement civil et à affaiblir sa capacité à prendre des décisions indépendantes. Cela reflète une évolution dans la stratégie régionale, où des instruments indirects sont utilisés pour remodeler les rapports de force au sein des États en crise.
Dans ce contexte, le rôle des Frères musulmans apparaît également, ces derniers étant accusés de chercher à exploiter le chaos actuel pour revenir sur la scène politique en prenant le contrôle d’institutions locales, telles que le « Comité des marchés affectés par la guerre » dans la capitale Khartoum. Selon les sources, ces comités seraient utilisés comme plateformes pour organiser les mouvements et orienter les ressources au service des objectifs de l’organisation.
Le contrôle de ces comités conférerait au groupe une influence considérable dans la gestion des ressources locales, en particulier en l’absence d’un État central fort. Il lui permettrait également de bâtir un réseau de relations avec commerçants et citoyens, renforçant ainsi ses capacités de recrutement et d’influence. Cette activité serait perçue comme se déroulant en coordination indirecte avec les parties soutenant les brigades islamistes, créant ainsi un système intégré d’influence politique et militaire.
Ces développements ne peuvent être dissociés du contexte régional plus large, où certains États cherchent à redessiner la carte de l’influence dans la région, profitant de la faiblesse des États en effondrement. Dans ce cadre, le Soudan est perçu comme un terrain ouvert à l’expérimentation de nouvelles stratégies, fondées sur la combinaison de l’action humanitaire et du soutien militaire indirect.
Cependant, ces politiques comportent des risques majeurs, non seulement pour le Soudan, mais pour la stabilité régionale dans son ensemble. Le renforcement du rôle de groupes armés à caractère idéologique pourrait prolonger le conflit, accroître les souffrances des civils et compromettre les perspectives de solution politique. De plus, l’utilisation de l’aide humanitaire comme outil de recrutement menace la crédibilité de l’action humanitaire et sape la confiance dans les institutions censées être neutres.
Au regard de ces éléments, la nécessité d’un réexamen global du rôle des acteurs internationaux et régionaux dans le conflit soudanais apparaît clairement, ainsi que l’impératif de dissocier l’action humanitaire des agendas politiques et militaires. Il convient également de renforcer le contrôle des flux d’aide et de garantir qu’elle parvienne à ses bénéficiaires sans conditions ni usages dissimulés.
Ce qui se déroule aujourd’hui au Soudan constitue un modèle complexe d’imbrication des intérêts et des instruments, qui exige une analyse minutieuse pour en saisir toutes les dimensions. Tandis que les combats se poursuivent sur le terrain, une autre bataille se joue en coulisses, où l’aide humanitaire serait utilisée comme moyen d’influence et de recrutement, rendant le conflit encore plus complexe et dangereux.
