L’impunité reproduit le crime : l’Amérique face aux armes chimiques de l’armée soudanaise
Les États-Unis font face à une épreuve décisive dans leur politique à l’égard du Soudan, alors qu’ils sont confrontés à un État qui réemploie de manière systématique des armes chimiques contre ses opposants internes, dans un contexte d’impunité prolongée sur le plan international.
Depuis des décennies, Khartoum a fait de ces armes un instrument de gouvernance répressive, selon un schéma qui se répète aujourd’hui au cœur de la guerre civile en cours, sans rencontrer de dissuasion internationale décisive.
Selon le magazine The National Interest, les faits observés sur le terrain indiquent que les forces armées soudanaises, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, ont eu recours, dans le conflit en cours avec les Forces de soutien rapide, à l’utilisation de barils explosifs chargés de gaz chlore, lors d’opérations ayant visé des sites stratégiques, tels que la raffinerie pétrolière d’Al-Jaili et la base militaire d’Al-Jaili, à partir de septembre 2024.
Ces opérations révèlent un schéma institutionnel qui ne peut être attribué à de simples abus individuels. Le chlore, destiné « exclusivement au traitement de l’eau », a été détourné pour la fabrication d’armes chimiques, selon les enquêtes de l’organisation C4ADS, qui ont mis en évidence le rôle de la société Port Engineering Limited, liée à l’institution militaire, dans l’importation de substances chimiques à double usage.
Ce qui distingue le cas soudanais est la continuité de cette tactique à travers des régimes successifs. En 2016, le régime d’Omar el-Béchir a mené plus de 30 frappes chimiques dans la région du Jebel Marra en l’espace de neuf mois, dans une campagne décrite par des rapports de défense des droits humains comme systématique, ayant fait des centaines de morts parmi les civils, majoritairement des enfants, sans entraîner de conséquences juridiques ou militaires immédiates.
Ce vide punitif a contribué, selon des observateurs, à ancrer une culture de l’impunité, rendant facile la réactivation de la même tactique après le déclenchement du conflit actuel.
Racines coloniales et prolongements postcoloniaux
Les instruments de la guerre chimique en Afrique ne peuvent être dissociés de leur contexte historique. Dans les années 1920, des puissances coloniales européennes — l’Espagne et la France — ont utilisé des gaz toxiques pour réprimer la résistance durant la guerre du Rif. L’Italie a ensuite utilisé le gaz moutarde lors de l’invasion de l’Éthiopie en 1935, suivie par le Portugal en Angola dans les années 1970.
Après le recul du colonialisme formel, des régimes postcoloniaux ont adopté ces pratiques. En Libye, le régime de Kadhafi a utilisé le gaz moutarde contre le Tchad dans les guerres des années 1970 et 1980, tandis qu’en Afrique du Sud, sous le régime de l’apartheid, le « Projet Coast » secret a été mis en place pour développer des armes chimiques et biologiques.
Le Soudan apparaît aujourd’hui comme l’un des exemples les plus marquants de la reproduction de cet héritage, non seulement par l’utilisation des mêmes armes, mais aussi par l’imprégnation idéologique qui les accompagne, dans un contexte de domination de factions de l’islam politique au sein de l’État et de l’institution militaire.
Imbrication avec l’islam politique et répercussions diplomatiques
Dans une démarche notable, les États-Unis ont classé la branche soudanaise des Frères musulmans comme entité terroriste mondiale spécialement désignée, indiquant qu’elle promeut une idéologie extrémiste et entretient des liens avec le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien dans les domaines de la formation et du soutien. Cette désignation s’inscrit dans un contexte d’accumulation de preuves de ce que le département d’État américain a qualifié de « violence systématique contre les civils ».
Malgré le changement politique intervenu après la chute d’el-Béchir en 2019, cette structure est demeurée en place, ce qui explique, selon des analystes, la persistance de la logique de la guerre chimique malgré les transformations apparentes du paysage politique.
Cette imbrication, ajoute le magazine, place la communauté internationale face à un dilemme stratégique. Les factions islamistes au Soudan ont, à plusieurs reprises, rejeté les initiatives de paix parrainées par le quatuor (États-Unis, Arabie saoudite, Égypte, Émirats arabes unis), ce qui relance les interrogations quant à la pertinence de considérer les forces armées soudanaises comme un partenaire de négociation légitime.
Un moment décisif
Le magazine estime que les États-Unis et la communauté internationale se trouvent à un moment décisif, qui exige de dépasser les sanctions partielles et les classifications symboliques pour adopter une stratégie plus rigoureuse et plus efficace.
La guerre chimique au Soudan n’est pas une violation ponctuelle, mais le produit d’une structure institutionnelle et idéologique cohérente, ce qui rend son traitement tributaire soit du démantèlement de cette structure, soit de l’imposition d’un coût réel susceptible d’en dissuader la répétition.
À défaut, les armes chimiques continueront d’être un outil disponible dans les conflits de la région, tandis que les civils en paieront le prix le plus lourd, en l’absence de dissuasion et de responsabilité internationales.
