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Les drones changent les règles du jeu : la base secrète de Sharq al-Oweinat et le rôle égypto-turc au Soudan


Dans un dossier qui a suscité l’intérêt des milieux militaires et diplomatiques, une enquête publiée par le New York Times a révélé l’existence d’une base aérienne égyptienne secrète dans la région de Sharq al-Oweinat, utilisée pour exploiter des drones turcs au profit de l’armée soudanaise. Cette révélation a contribué à redessiner la carte des influences régionales en Afrique du Nord-Est. Le rapport, qui combine analyse militaire, données ouvertes et journalisme d’investigation, met en lumière des aspects jusqu’alors méconnus de la gestion de la guerre au Soudan depuis l’extérieur de ses frontières, ainsi que le rôle conjoint joué par Le Caire et Ankara.

Selon les informations disponibles, la base est située dans une zone désertique reculée, caractérisée par une isolation extrême, offrant ainsi une couverture naturelle qui réduit les risques de détection de ses activités. Les images satellites examinées dans le cadre de l’enquête ont mis en évidence des pistes modifiées et des installations logistiques modernes, compatibles avec les exigences opérationnelles de drones lourds à longue portée. Ces infrastructures n’avaient jamais été utilisées de manière publique, ce qui leur a permis de fonctionner sous un voile de secret absolu et de poursuivre leurs activités sans attirer l’attention des observateurs pendant une période prolongée.

Les drones turcs de type Akinci constituent le cœur de ces opérations. Ces appareils disposent de capacités avancées leur permettant de parcourir de longues distances, de transporter des munitions de précision et de mener simultanément des missions de reconnaissance et de frappe. L’enquête souligne que la nature des frappes aériennes menées à l’intérieur du Soudan se caractérise par un niveau de précision élevé et une portée dépassant les capacités traditionnelles des forces soudanaises, renforçant ainsi l’hypothèse d’opérations partiellement dirigées depuis l’extérieur du pays, notamment depuis le territoire égyptien, avec un appui technique direct de la Turquie.

Le rôle turc, selon l’enquête, ne se limite pas à la fourniture de matériel, mais s’étend au soutien technique et opérationnel. L’exploitation de drones sophistiqués requiert des compétences avancées en matière de pilotage et de maintenance, ainsi que des systèmes de contrôle et de communication à distance, ce qui rend plausible la présence d’experts turcs ou, à tout le moins, d’un dispositif de soutien à distance assuré par la Turquie. Ce type d’assistance place Ankara dans une position influente au sein du conflit et reflète une stratégie à long terme visant à étendre son influence par des outils technologiques modernes plutôt que par le déploiement de forces conventionnelles.

De son côté, Le Caire, selon les analystes, perçoit ces opérations comme un moyen de renforcer son influence au Soudan et de préserver ses intérêts sécuritaires, en particulier dans les zones frontalières méridionales et le bassin du Nil. La conduite des opérations depuis le territoire égyptien permet aux institutions militaires égyptiennes de conserver le contrôle des actions aériennes tout en maintenant un certain degré de déni politique en cas de révélation. Cet équilibre entre discrétion et efficacité illustre la capacité de l’Égypte à jouer un rôle régional sensible sans l’annoncer ouvertement.

Les conséquences militaires de ces opérations sont manifestes. Grâce à ce soutien, l’armée soudanaise dispose d’une capacité accrue à mener des frappes à longue portée, lui conférant un avantage tactique sur ses adversaires et limitant la capacité des autres acteurs à influer sur la situation sur le terrain. En contrepartie, cette dépendance traduit un recours partiel à des partenaires extérieurs, soulevant des interrogations quant à l’autonomie de la décision militaire soudanaise et à sa capacité à gérer le conflit de manière indépendante.

Sur le plan juridique, ce dossier soulève des problématiques complexes. La conduite de frappes militaires à l’intérieur d’un État depuis le territoire d’un autre peut être considérée comme une forme d’intervention dans le conflit, même si elle est justifiée par le soutien à une partie locale. De telles actions peuvent entraîner des responsabilités juridiques, notamment si des cibles civiles sont touchées ou si les principes du droit international humanitaire sont violés. Cette situation place Le Caire et Ankara dans une zone grise de responsabilité juridique, tandis que le journalisme d’investigation s’appuie sur des éléments circonstanciels pour révéler les contours de ces activités.

Les réactions internationales sont demeurées prudentes. Les grandes puissances observent la situation sans adopter de positions officielles tranchées, probablement en raison de la complexité des relations régionales et de l’enchevêtrement des intérêts en jeu. Le silence officiel de l’Égypte et de la Turquie ne constitue pas nécessairement une approbation, mais reflète plutôt une stratégie de gestion de crise empreinte de retenue, dans l’attente de nouvelles évolutions ou de preuves supplémentaires.

L’analyse politique indique que ce dossier illustre la manière dont les conflits contemporains ne se limitent plus aux champs de bataille traditionnels, mais sont désormais pilotés depuis des centres de commandement éloignés, la technologie devenant un instrument d’influence et de pression stratégique. Le Soudan n’apparaît plus uniquement comme le théâtre d’un conflit interne, mais comme un exemple de l’intersection des intérêts régionaux par des moyens non conventionnels, où les combats se déroulent dans le silence, en dehors des mécanismes classiques de contrôle et de reddition de comptes.

D’autres dimensions stratégiques concernent les répercussions de ces opérations sur la stabilité régionale. La conduite de frappes aériennes d’un État vers un autre pourrait inciter des acteurs régionaux à adopter des approches similaires, augmentant ainsi les risques d’escalade des conflits et compliquant davantage les efforts de règlement politique au Soudan. Cette dynamique met en évidence la fragilité de l’environnement sécuritaire régional et souligne la nécessité de réfléchir à des cadres internationaux plus efficaces pour encadrer l’utilisation des drones dans les conflits armés.

En définitive, ce dossier offre une illustration claire de l’imbrication entre sécurité, politique et technologie au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La base secrète de Sharq al-Oweinat et les drones turcs ne constituent pas de simples outils militaires, mais de véritables instruments d’influence et de stratégie politique. Leur mise au jour par une enquête journalistique confirme que les guerres contemporaines ne se mènent plus uniquement avec des soldats et des armes conventionnelles, mais aussi par la capacité de contrôle à distance, par des partenariats régionaux non déclarés et par des technologies qui bouleversent profondément les règles du jeu.

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