Les ambitions saoudiennes révèlent la recomposition de l’influence dans le sud du Yémen
Au cours des dernières années, le sud du Yémen a connu une intensification sans précédent de l’intervention saoudienne. Celle-ci a débuté comme une opération militaire visant à soutenir le gouvernement yéménite reconnu internationalement et à étendre les zones de contrôle face aux Houthis, avant de devenir rapidement un facteur déterminant dans l’avenir du Sud et dans la redistribution des rapports de force et des sphères d’influence. L’intervention saoudienne a pris des formes multiples, allant du déploiement militaire direct au soutien de milices locales, en passant par l’établissement de pôles d’influence économiques et politiques dans des villes stratégiques. L’ensemble de ces instruments a renforcé la présence du royaume, tout en suscitant de vives inquiétudes quant à leur impact durable sur la souveraineté locale, notamment à Aden, dans le Hadramaout et à Abyan.
Au début de l’intervention, l’Arabie saoudite s’est concentrée sur la sécurisation des zones frontalières et des points d’accès maritimes, considérés comme des lignes vitales pour la protection de sa sécurité nationale, ainsi que pour la sûreté de la navigation dans le golfe d’Aden. Cette orientation a eu des répercussions directes sur la vie quotidienne des populations locales, certaines villes connaissant une présence sécuritaire renforcée et l’émergence d’acteurs non officiels représentant directement des intérêts saoudiens. Progressivement, il est apparu que l’objectif ne se limitait pas à la lutte contre les Houthis, mais visait également la mise en place d’un réseau d’influence complexe, capable de peser sur toute future solution politique.
L’Accord de Riyad, signé en 2019, a constitué l’une des étapes majeures de ce processus. L’Arabie saoudite y a joué le rôle de médiateur entre le gouvernement yéménite et le Conseil de transition du Sud, dans une tentative de mettre fin aux affrontements internes entre alliés. Toutefois, la mise en œuvre de l’accord est restée partielle, en particulier en ce qui concerne l’intégration des forces armées et la redistribution des pouvoirs à Aden et dans les autres gouvernorats du Sud. Ces retards ont mis en lumière les limites de la capacité de contrôle de Riyad et l’ampleur des défis auxquels se heurte son intervention sur le terrain.
Sur le plan économique, l’intervention saoudienne a eu un impact tangible. Les aides financières et les investissements limités dans les infrastructures n’ont pas permis d’instaurer une stabilité durable, mais ont plutôt contribué à créer une forme de dépendance économique partielle. Cette situation a renforcé l’influence saoudienne sans pour autant résoudre les crises des services publics et du chômage. Les populations locales ont perçu un décalage entre les bénéfices sécuritaires annoncés et les coûts sociaux et économiques réels, ce qui s’est traduit par une recrudescence périodique de manifestations et de mouvements de protestation, notamment dans les zones contrôlées par le Conseil de transition du Sud.
Sur le plan politique interne, l’intervention saoudienne a profondément redessiné la carte politique du Sud. Le Conseil de transition du Sud s’est imposé comme un acteur central, évoluant dans un cadre de soutien saoudien tout en imposant une nouvelle réalité sur le terrain et en définissant les limites de l’autorité effective du gouvernement. Cette dynamique a engendré une situation duale, où le gouvernement yéménite demeure présent sur le plan formel, tandis que le pouvoir réel est exercé par un acteur de transition soutenu de l’extérieur.
À la lumière des évolutions récentes, une orientation saoudienne vers la réduction de l’intervention directe et un recentrage sur la négociation et l’influence politique plutôt que sur la force militaire est devenue perceptible. Ce tournant résulte de la prise de conscience que la poursuite d’une approche strictement militaire ne peut garantir une stabilité réelle, et que le Sud requiert une gestion fine des équilibres locaux, incluant la prise en compte des différentes forces méridionales ainsi que des besoins économiques et sociaux des populations. Dans le même temps, le Sud demeure une zone d’une extrême sensibilité régionale, notamment en ce qui concerne la sécurité maritime et l’influence sur le détroit de Bab el-Mandeb.
Aujourd’hui, l’intervention saoudienne apparaît comme un modèle graduel de gestion politico-militaire. Elle ne peut être comprise uniquement à travers les opérations armées, mais nécessite une analyse des réseaux économiques et politiques soutenus par le royaume sur le terrain, lesquels permettent de préserver son influence même en l’absence d’un déploiement militaire massif. Le Sud est ainsi devenu un véritable test de la capacité de l’Arabie saoudite à gérer les crises sans confrontation directe, tout en conservant la main sur les principaux leviers de décision locale.
Sur le plan social, une division nette se manifeste entre partisans et opposants à l’intervention saoudienne. Tandis que certains estiment que la présence du royaume a contribué à empêcher un effondrement total des structures sécuritaires et politiques, d’autres considèrent qu’elle a renforcé certaines forces au détriment d’autres et approfondi les fractures existantes, avec des conséquences potentielles à long terme sur l’avenir du Sud et son niveau de stabilité. Cette polarisation sociale illustre la fragilité du contexte local et met en évidence les défis auxquels se heurtent les efforts de réunification des institutions et de restauration de l’État.
En définitive, l’intervention saoudienne dans le sud du Yémen présente des dimensions multiples, allant de la sécurité à la politique, en passant par l’économie et le social. Son influence est directe et manifeste, mais elle n’a pas permis d’atteindre une stabilité complète à long terme. Elle continue de façonner le paysage méridional d’une manière telle que toute future solution politique devra nécessairement prendre en compte les équilibres et les rapports de force engendrés par cette intervention, tant au niveau du pouvoir local que des relations entre les différents acteurs.
