Moyen-Orient

Le volcan des conflits internes du Hezbollah crache sa lave : Wafiq Safa met au jour les non-dits


Les conflits internes du Hezbollah libanais ne se limitent plus aux cercles fermés. Ils commencent désormais à apparaître au grand jour, révélant une profonde division interne entre des centres de pouvoir rivaux se disputant la décision, l’argent et l’influence.

Dans un précédent sans équivalent, le Hezbollah a annoncé avoir accepté la démission de l’un de ses hauts responsables sécuritaires, Wafiq Safa.

L’agence Reuters a cité des « sources informées » affirmant que « la direction du parti a accepté, vendredi, la démission du haut responsable sécuritaire Wafiq Safa », précisant que ce dernier avait présenté sa démission depuis un certain temps, mais que la direction ne l’avait entérinée qu’après son insistance, sans que les raisons de cette démission ne soient précisées.

Selon les analyses d’experts et de responsables partisans, l’éviction d’un dirigeant de premier plan du Hezbollah reflète « l’ampleur des secousses profondes » au sein de sa structure organisationnelle. Les luttes internes ne sont plus confinées à l’ombre, mais émergent progressivement comme le signe d’une fracture aiguë entre pôles d’influence concurrents.

Ces experts estiment que l’éviction de « l’un des principaux architectes de l’influence sécuritaire et politique » du mouvement armé ne constitue pas un simple remaniement administratif, mais marque un recul de la domination absolue et du niveau de discipline organisationnelle.

Wafiq Safa, qui dirigeait l’Unité de liaison et de coordination du Hezbollah, chargée des relations avec les services de sécurité libanais, avait survécu à une tentative d’assassinat attribuée à Israël en octobre 2024.

Raisons et portée

Commentant cette évolution, l’expert stratégique et général de brigade à la retraite Nahi Jibran explique que la démarche du Hezbollah s’inscrit dans une tentative de réorganisation et de restructuration interne, avec un appui iranien, en fonction de la réalité actuelle à laquelle le parti est confronté.

Il précise : « Plusieurs courants ont émergé au sein du parti, notamment après l’assassinat du secrétaire général Hassan Nasrallah, l’atteinte portée à la chaîne de commandement et de contrôle, la destruction de ses capacités militaires offensives qui assuraient ce que l’on appelait l’équilibre de la dissuasion, ainsi que la perte de sa boussole politique ».

Au regard de ces facteurs, l’expert juge peu probable que le Hezbollah puisse, à court terme, retrouver la puissance locale et régionale dont il jouissait auparavant.

Concernant les motivations de la mise à l’écart de ce responsable, Jibran estime que « les agissements récents de Wafiq Safa ont été précipités et irresponsables, et ne servaient pas l’intérêt supérieur du pays », car ils allaient à l’encontre de la politique générale de l’État sur les plans interne et arabe.

Selon lui, les actions menées par Safa plaçaient le parti dans une confrontation directe avec le Premier ministre Nawaf Salam, de manière provocatrice et inappropriée, comme cela est apparu clairement lors de l’incident de Raouché, ainsi qu’avant et après celui-ci.

Il est à noter que la dernière apparition publique de Wafiq Safa remonte au 25 septembre de l’année dernière, au Rocher de Raouché à Beyrouth, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Hassan Nasrallah, aux côtés de journalistes, après l’illumination du site à l’effigie de ce dernier.

Cette initiative avait alors suscité une vive controverse et une large indignation au Liban, le rocher étant considéré comme un site emblématique ne devant pas être exploité à des fins politiques ou partisanes.

Au regard de la situation actuelle du parti, Jibran souligne que « le successeur de Safa adoptera un ton et une approche totalement différents », estimant que le Hezbollah ne peut plus se permettre d’erreurs ou d’imprudence et doit tenir compte des nouvelles réalités et équilibres régionaux et internationaux.

Signe de faiblesse et de conflit

De son côté, le président du Mouvement du changement, l’avocat Élie Mahfoud affirme que « cette éviction n’est pas un événement ordinaire, mais un puissant indicateur de faiblesse ».

Dans des organisations idéologiques fermées comme le Hezbollah, il est rare, selon lui, qu’un dirigeant de ce rang quitte son poste volontairement ou publiquement. Il insiste sur le fait que le départ de Safa ne constitue pas un simple ajustement administratif, mais le symptôme d’un déséquilibre interne.

Il estime que « le départ de l’un des principaux artisans de l’influence sécuritaire et politique confirme que la phase de domination absolue touche à sa fin », ajoutant que les discours sur une restructuration relèvent davantage d’une tentative de sauvetage d’un parti en proie à une érosion progressive et à une crise interne profonde.

Mahfoud considère que cette décision traduit « un conflit interne et une redistribution de l’influence au sein de la direction », sous la pression des frappes militaires, de l’isolement politique et de l’abandon de certains alliés, ce qui indique que la structure décisionnelle n’est plus aussi cohérente qu’auparavant.

Il met en garde contre le fait que « le départ de Wafiq Safa marque la fin d’une phase de gestion de l’influence du Hezbollah au sein de l’État libanais et l’érosion de l’image d’une force intouchable », soulignant que des changements publics de cette ampleur signifient que la structure rigide vantée pendant des années n’est plus à l’abri.

Repositionnement interne

L’analyse de Tarek Abou Zeinab, analyste politique libanais, rejoint largement celles des experts précédents. Il estime que « ce qui se déroule au sein du mouvement armé révèle une fissuration interne non déclarée et une lutte d’influence croissante entre centres de pouvoir, sur fond de conflits d’intérêts et de recul de la discipline organisationnelle ».

Il considère que ces éléments annoncent « une phase de repositionnement interne traduisant des tensions structurelles plus profondes qu’un simple changement administratif ponctuel ».

Abou Zeinab affirme que « les événements actuels mettent en lumière l’ampleur des secousses profondes au sein de la structure organisationnelle du Hezbollah, où les conflits ne se limitent plus aux coulisses, mais émergent progressivement comme le signe d’une division interne aiguë entre centres d’influence rivaux ».

Il conclut que « le parti n’est plus le bloc monolithique qu’il cherche à présenter, mais une entité minée par les contradictions, gouvernée davantage par des calculs particuliers que par des slogans idéologiques ».

Il indique enfin que Wafiq Safa a officiellement présenté sa démission il y a environ deux mois au secrétaire général du parti, Naïm Qassem, et qu’elle a été acceptée discrètement dans les cercles organisationnels, sans annonce publique.

À la suite de cette décision, Hussein Ibrahim Al-Abdallah, l’un des responsables des unités du sud, a été chargé de diriger l’Unité de liaison et de coordination, avec l’appui d’une équipe de proches collaborateurs, afin de procéder à une réorganisation interne de certains rouages sensibles du parti.

Une nouvelle phase

Pour sa part, le responsable de la communication des Forces libanaises, Charles Jabbour, estime que ces développements s’inscrivent dans le cadre d’arrangements internes dont l’ampleur et les limites restent encore floues.

Il déclare que Wafiq Safa a joué un rôle central au sein du parti durant une phase déterminée, sous l’ancien secrétaire général, et que ces changements s’inscrivent clairement dans une nouvelle étape marquée par l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante.

Selon lui, « un tel changement ne peut intervenir qu’à la suite d’une décision iranienne », d’autant plus qu’il coïncide avec des négociations américano-iraniennes en cours à Mascate.

Il estime que ces évolutions pourraient répondre à des exigences iraniennes impliquant des concessions sur certains dossiers, tant sur le plan politique qu’à travers les réseaux qui y sont liés.

Il conclut en affirmant que « le Hezbollah persiste dans un comportement incompatible avec l’idée du Liban en tant que patrie pluraliste et ouverte, ainsi qu’avec le concept même de l’État et de ses institutions ».

Vendredi, un nouveau cycle de négociations indirectes entre l’Iran et les États-Unis s’est achevé à Mascate, des estimations évoquant la possibilité d’une reprise ultérieure des discussions.

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