Exclusif

Le sud du Yémen dans les calculs régionaux : comment l’intervention saoudienne est passée du soutien à la stabilité à la gestion du désordre


L’intervention saoudienne dans le sud du Yémen n’est plus un simple dossier sécuritaire lié au contexte général de la guerre au Yémen, mais s’est transformée en un élément structurel d’une équation régionale plus large, où les intérêts se croisent, les agendas s’affrontent et où le concept même de « stabilité » est redéfini pour servir la gestion de l’influence plutôt que la construction de l’État. Le paysage sudiste actuel ne peut être compris uniquement à travers les affrontements ou les mouvements militaires, mais nécessite une lecture plus profonde de la nature du rôle que Riyad a choisi de jouer, des limites de ce rôle et de ses répercussions à moyen et long terme.

Depuis plusieurs années, l’Arabie saoudite s’est présentée comme le garant régional de la sécurité dans le sud du Yémen, s’appuyant sur un discours de lutte contre le terrorisme, de prévention du chaos et de protection de la navigation internationale. Toutefois, les évolutions du terrain et de la scène politique indiquent que ce rôle a connu une transformation progressive. Au lieu de viser la production d’une stabilité cohérente, il s’est concentré sur le contrôle du tempo et sur l’empêchement de toute force locale d’acquérir une véritable capacité de décision. Ce changement ne relève pas du hasard, mais reflète une inquiétude saoudienne face à l’émergence d’une entité sudiste forte et indépendante dans ses choix, capable d’imposer de nouvelles équations échappant au contrôle régional traditionnel.

Dans ce cadre, les politiques saoudiennes dans le Sud peuvent être lues comme relevant d’une approche de « gestion du désordre » plutôt que de sa résolution. Le désordre maîtrisé, du point de vue de certains cercles décisionnels, coûte moins cher qu’une stabilité conduisant à des revendications politiques claires ou à une recomposition des rapports de force ne correspondant pas aux calculs régionaux. Le Sud est ainsi traité comme un espace à maintenir sous contrôle, plutôt qu’à habiliter à élaborer un projet politique intégré.

Militairement, cette approche se manifeste dans la manière de traiter les forces locales. Le soutien n’est pas accordé comme une délégation ouverte, mais comme un instrument de pression susceptible d’être retiré ou restreint. Chaque fois qu’une force sudiste se rapproche de la consolidation de son influence ou de l’élargissement de sa légitimité populaire, l’équation régionale intervient pour rebattre les cartes, que ce soit par des redéploiements, par l’ouverture de dossiers conflictuels ou par l’imposition d’équilibres contraignants vidant les acquis de leur substance politique.

Politiquement, l’intervention saoudienne a contribué à instaurer un état d’ambiguïté délibérée. Il n’existe ni horizon clair pour un règlement définitif, ni feuille de route transparente pour l’avenir du Sud. Cette ambiguïté ne reflète pas seulement la complexité de la scène yéménite, mais aussi la volonté de maintenir toutes les options ouvertes et d’empêcher le passage de la phase de « gestion » à celle de « décision ». En ce sens, le temps devient un outil en soi, utilisé pour épuiser les acteurs locaux et les pousser à se concentrer sur la gestion des crises quotidiennes plutôt que sur la construction d’un projet à long terme.

Au niveau régional, le comportement saoudien dans le Sud est lié à des transformations plus larges de la politique étrangère du Royaume. Après une phase de confrontations ouvertes est venue celle du repositionnement et de la recherche d’une réduction des coûts, sans abandonner totalement les instruments d’influence. Le Sud, dans ce contexte, représente un point sensible : un emplacement géographique stratégique, un littoral influent pour la sécurité de la navigation, et un théâtre où se croisent les dossiers du terrorisme, de l’énergie et de la compétition régionale. Il est donc difficile pour Riyad d’accepter que ce dossier échappe à sa sphère de contrôle.

Cependant, le coût de cette approche commence à apparaître clairement. L’affaiblissement des forces locales ayant accumulé une expérience dans la lutte contre les organisations extrémistes et le brouillage des cartes sécuritaires ouvrent la voie au retour de formes d’instabilité que l’intervention était censée prévenir. De plus, l’érosion de la confiance entre la rue sudiste et le rôle saoudien crée un fossé politique et psychologique, rendant toute initiative future plus complexe et moins acceptable.

Plus grave encore, le Sud est désormais perçu, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, comme une zone administrée plutôt qu’un entité en construction. Cette perception se reflète dans l’investissement, la reconstruction et les perspectives de développement, et transforme la stabilité en une situation temporaire liée à une présence extérieure, plutôt qu’en un produit naturel d’un consensus interne. Avec le temps, cet état de fait devient un fardeau pour tous, y compris pour la partie intervenante elle-même.

En définitive, le paysage sudiste révèle que l’intervention saoudienne est entrée dans une phase délicate : une phase où les grands slogans s’estompent et où les calculs froids prennent le dessus. Entre la volonté de prévenir le chaos et la crainte de voir émerger une force indépendante, le Sud est géré davantage comme une question sécuritaire que comme une cause politique. Or, les expériences régionales confirment qu’une sécurité sans horizon politique n’est qu’une trêve provisoire, et que la gestion du désordre n’élimine pas l’explosion, elle ne fait que la différer.

La question fondamentale demeure ouverte : Riyad poursuivra-t-elle sur cette voie, ou la réévaluera-t-elle avant que le coût de cette « gestion » ne se transforme en un fardeau stratégique difficile à contenir ? Le Sud aujourd’hui n’est pas un simple dossier passager, mais un véritable test de la capacité des politiques régionales à passer d’une logique de contrôle à une logique de partenariat et de stabilité durable.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page