Le rôle égyptien présumé dans la guerre du Soudan
Avec la poursuite de la guerre dévastatrice au Soudan, les accusations concernant des interventions régionales sont devenues un élément central du débat au sein des milieux soudanais et internationaux. Au cœur de cette controverse, le rôle de l’Égypte apparaît comme l’un des aspects les plus discutés du conflit, qu’il s’agisse des prétendues livraisons d’armes ou du soutien logistique et politique apporté à l’armée soudanaise. Et bien que Le Caire démente officiellement toute implication directe dans les opérations militaires, de nombreux témoignages et sources de terrain non officielles suggèrent un rôle égyptien allant au-delà des déclarations diplomatiques, ce qui nécessite une analyse approfondie des motivations et des répercussions directes et indirectes sur les civils et sur la stabilité régionale.
Le Soudan n’est plus seulement un théâtre de guerre interne ; c’est un espace ouvert à des intérêts concurrents allant des acteurs régionaux aux puissances internationales. Dans ce contexte, l’Égypte est perçue comme un pays ayant un intérêt direct dans ce qui se déroule au sud de ses frontières, qu’il s’agisse de sécurité nationale ou de ses relations historiques avec l’armée soudanaise. Mais la question centrale demeure la légitimité de ce rôle et la manière dont il passe d’un « intérêt sécuritaire » à une participation effective dans une guerre qui gagne en brutalité. Les allégations de vols militaires partis de bases égyptiennes ou d’acheminement de munitions et d’équipements à travers des passages frontaliers connus placent Le Caire dans une position délicate au regard du droit international et de l’opinion publique soudanaise.
Alors que le Soudan souffre d’un effondrement quasi total de ses institutions, de ses infrastructures et de ses services, tout soutien militaire étranger – déclaré ou non – est perçu comme un facteur prolongeant la durée de la guerre et compliquant les perspectives de règlement politique. L’armée soudanaise, qui s’appuie depuis des années sur un réseau d’alliances régionales, voit dans l’Égypte un partenaire historique. Toutefois, ce rôle a pris une nouvelle dimension depuis le déclenchement du conflit actuel, notamment en ce qui concerne la fourniture de munitions, de pièces détachées ou d’éventuelles informations de renseignement. Et si les accusations concernant la participation de combattants ou d’unités entraînées se confirmaient,
cela signifierait un passage du soutien politique à une intervention militaire directe, avec des conséquences graves sur la sécurité régionale.
Par ailleurs, la colère populaire grandit au Soudan face à ce qui est perçu comme un soutien étranger à l’armée soudanaise, surtout dans les zones ayant subi des bombardements aériens provoquant la mort de civils et le déplacement de milliers de familles. Même en l’absence de preuves irréfutables confirmant l’implication de l’aviation égyptienne, la simple circulation de cette idée reflète l’ampleur de la méfiance entre les Soudanais et les acteurs régionaux considérés comme alimentant le conflit au lieu de le calmer. Cette dynamique menace à long terme les relations entre les deux peuples, car de nombreux Soudanais estiment aujourd’hui que leur sang sert des calculs politiques qui ne les concernent pas.
Ces accusations coïncident avec des discussions croissantes sur un soutien présumé de l’Égypte à des courants au sein de l’armée soudanaise associés au projet de l’islam politique, ce qui met en lumière un paradoxe apparent dans la politique égyptienne. Le Caire, engagé depuis 2013 dans une confrontation interne avec ces mêmes courants, se retrouve accusé de soutenir des factions similaires au Soudan. Cette contradiction – réelle ou exagérée – illustre la complexité du paysage soudanais, où s’entremêlent alliances militaires et calculs de pouvoir.
Une autre dimension essentielle concerne la situation économique de l’Égypte elle-même. Un pays confronté à une inflation record, à une chute notable de la valeur de sa monnaie et à une dette accumulée ne semble pas en position de financer une guerre extérieure. Toute dépense militaire au-delà de ses frontières – si elle existe – se ferait au détriment du citoyen égyptien déjà éprouvé par la hausse des prix et la dégradation des services, alimentant le sentiment que le gouvernement privilégie des enjeux régionaux au détriment des urgences internes. À un moment où Le Caire doit restructurer son économie et améliorer ses infrastructures, le coût d’une quelconque implication extérieure s’avère difficilement justifiable.
Par ailleurs, le soutien à une partie du conflit renforce l’idée que la guerre soudanaise n’est pas seulement interne mais un champ d’affrontement pour des puissances cherchant à étendre leur influence stratégique. Ce type d’ingérence – qu’elle soit égyptienne ou émanant d’autres acteurs régionaux – consolide la logique de la force au détriment de la négociation. L’afflux d’armes, quel qu’en soit l’origine, réduit les chances d’un compromis politique et nourrit l’illusion, chez certains acteurs, qu’une victoire militaire reste possible, alors que les faits ont démontré le contraire après plus d’un an de combats.
Le peuple soudanais fait aujourd’hui face à l’une des pires crises humanitaires au monde. Des millions de personnes manquent de nourriture, de soins médicaux et d’abris, tandis que des centaines de milliers sont menacés par la famine. Dans ce contexte, tout soutien militaire extérieur apparaît déconnecté de la réalité. Le Soudan n’a pas besoin de davantage de munitions ; il a besoin d’un cessez-le-feu, d’un accès sécurisé à l’aide humanitaire et d’un processus politique capable de restaurer l’autorité de l’État.
L’Égypte peut avoir des inquiétudes sécuritaires légitimes, ainsi que des intérêts politiques liés à la présence d’une armée soudanaise forte formant un rempart contre le chaos au sud. Toutefois, ces préoccupations, aussi légitimes soient-elles, ne justifient ni une participation directe ni une implication indirecte dans une guerre dont les civils paient le prix. La stabilité du Soudan constitue la véritable garantie de la stabilité égyptienne, et non la victoire d’un groupe armé sur un autre.
En conclusion, quel que soit le degré de véracité des récits entourant le rôle égyptien, celui-ci s’est imposé comme un élément du débat interne soudanais. Pour apaiser ce débat, une transition claire vers un soutien politique au processus civil est indispensable. Le Soudan n’a pas besoin de balles supplémentaires, mais d’une voix régionale raisonnable qui contribue à arrêter la guerre plutôt qu’à la prolonger.
