Politique

Le Groenland et le F-35 : Washington détient-il la clé du ciel danois ?


Les déclarations répétées du président américain Donald Trump évoquant l’étude par Washington de « multiples options » pour annexer le Groenland, accompagnées de fuites faisant état de scénarios militaires potentiels examinés par son administration, ont ravivé les interrogations quant à la capacité du Danemark à défendre ce vaste territoire arctique.

Alors que les États-Unis maintiennent déjà une présence militaire significative au Groenland, l’essentiel de la puissance militaire danoise et de son budget de défense est concentré dans sa flotte d’avions de chasse, qui a achevé le 18 janvier dernier sa transition des F-16 A/B vieillissants hérités de la guerre froide vers des F-35A de cinquième génération, selon le magazine Military Watch.

Le Danemark est ainsi devenu le troisième pays au monde dont l’armée de l’air repose entièrement sur des chasseurs de cinquième génération. Toutefois, cette évolution, considérée comme un accomplissement militaire et technologique, a ravivé un débat ancien sur le degré d’autonomie réelle des opérateurs du F-35, en particulier lorsque leurs intérêts entrent en contradiction avec ceux des États-Unis eux-mêmes.

Contraintes américaines

Depuis les années 1980, Washington impose des restrictions strictes sur la manière dont les pays alliés utilisent ses chasseurs avancés. Ces contraintes portent notamment sur l’accès aux codes logiciels, la détermination des bases à partir desquelles les avions peuvent opérer et les rôles de combat autorisés.

Selon des analystes et responsables, cette politique a constitué un facteur majeur dissuadant certains pays neutres, tels que l’Inde, d’acquérir des avions de combat américains.

Avec la montée des tensions politiques entre Washington et l’Europe durant le second mandat de Trump, les inquiétudes européennes quant à la dépendance vis-à-vis des systèmes militaires américains se sont ravivées.

Le programme F-35 constitue un exemple emblématique de cette dépendance, ses opérations et sa maintenance reposant sur des systèmes d’information centralisés placés sous supervision directe des États-Unis.

ALIS et ODIN : un contrôle à distance

L’exploitation de la flotte F-35 repose sur le système d’information logistique autonome (ALIS), et son successeur plus récent, le réseau intégré de données opérationnelles (ODIN), deux systèmes numériques centraux qui gèrent la maintenance, la formation, la chaîne d’approvisionnement et la planification des missions.

Ces systèmes sont directement reliés aux installations de Lockheed Martin aux États-Unis, ce qui confère à Washington une capacité sans précédent de surveillance et de gestion des appareils utilisés par ses alliés.

Des analystes estiment que cette architecture numérique constitue un moyen efficace de neutraliser les chasseurs étrangers en cas de besoin, puisque le système ALIS permet de restreindre l’accès des pays opérateurs à des données vitales, telles que les mises à jour logicielles, voire de les en priver totalement.

Ils ajoutent que ce dispositif autorise également une surveillance précise des opérations de vol, incluant le moment, le lieu et la manière dont les appareils sont utilisés, offrant ainsi des « garanties avancées » pour limiter l’emploi des F-35 lorsqu’il entre en conflit avec les intérêts américains.

Seuls deux pays – le Royaume-Uni et Israël – bénéficient d’un accès étendu au code source du chasseur, leur permettant de l’exploiter avec un degré d’autonomie supérieur, un privilège accordé après de longues réticences américaines.

La « clé d’arrêt » : réalité ou exagération ?

Début 2025, Joachim Schranzhofer, responsable de la communication du groupe allemand de défense Hensoldt, a suscité une vive controverse en déclarant que la « clé d’arrêt » du F-35 « n’est pas un simple mythe », précisant que la désactivation de l’appareil pouvait être réalisée plus aisément via le système de planification des missions, maintenant ainsi le chasseur au sol sans nécessiter d’intervention directe en vol.

De son côté, l’analyste de défense Richard Aboulafia a indiqué que, bien qu’il n’existe aucune confirmation officielle d’un véritable « bouton d’arrêt », l’hypothèse de moyens logiciels permettant de neutraliser les capacités de combat est « parfaitement réaliste ».

Quant à Justin Bronk, chercheur au Royal United Services Institute, il a souligné que la plupart des armées européennes dépendent largement des États-Unis dans des domaines cruciaux tels que les communications, la guerre électronique et l’approvisionnement en munitions, ce qui rend l’idée d’une « clé d’arrêt » moins déterminante que la réalité concrète de la dépendance militaire.

Le Danemark entre puissance technologique et contraintes politiques

Étant donné que les capacités militaires danoises reposent aujourd’hui principalement sur la flotte de F-35, cette dépendance confère aux États-Unis un avantage manifeste dans tout scénario de confrontation potentiel, leur garantissant une supériorité quasi totale dans le domaine aérien.

Cependant, les observateurs excluent un recours effectif de Washington à la neutralisation des avions danois, en raison des dommages considérables qu’une telle mesure porterait à l’image du programme F-35 sur les marchés mondiaux, le chasseur figurant parmi les exportations les plus performantes de l’industrie de défense américaine.

À l’inverse, il est tout aussi improbable que Copenhague tolère une escalade conduisant à la paralysie de sa flotte aérienne, compte tenu du coût politique, militaire et financier colossal qu’elle impliquerait. En conséquence, bien que le contrôle étendu exercé par les États-Unis sur l’exploitation des F-35 danois constitue un levier stratégique évident, il est probable que cette influence demeure dans le registre de la dissuasion politique plutôt que de l’usage effectif, sauf si la crise atteignait un point de non-retour.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page