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Le courant islamiste au sein de l’armée soudanaise : entre retour de l’influence militaire et annonce d’un alignement aux côtés de l’Iran


Un enregistrement vidéo attribué au dirigeant islamiste soudanais Al-Naji Abdullah a relancé le débat sur la place du courant islamiste au sein de l’institution militaire soudanaise, après qu’il a annoncé son soutien à l’Iran et la disposition de groupes islamistes à combattre à ses côtés, malgré les accusations régionales visant Téhéran pour ingérence dans les affaires des pays voisins. Cette déclaration, largement diffusée dans les médias et sur les réseaux sociaux, a soulevé de nombreuses interrogations sur la nature des relations entre les islamistes et l’armée soudanaise au cœur de la guerre en cours dans le pays, ainsi que sur les possibilités d’une implication du Soudan dans de nouveaux alignements régionaux susceptibles de redéfinir sa position dans les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient et de la Corne de l’Afrique.

Depuis le déclenchement de la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide en avril 2023, le Soudan est entré dans une phase sans précédent de fragmentation militaire et politique. Ce conflit, qui a débuté comme une lutte pour le pouvoir et l’influence entre deux institutions militaires, s’est progressivement transformé en une guerre à plusieurs niveaux impliquant diverses factions armées, dont certaines possèdent des orientations idéologiques ou politiques marquées. Dans ce contexte, le retour du courant islamiste, qui constituait l’épine dorsale du régime d’Omar el-Béchir avant sa chute en 2019, est devenu visible, avec l’apparition de brigades et de groupes combattants supposés inclure des membres ou des sympathisants de la mouvance islamiste.

Ce retour n’était pas entièrement inattendu. Les réseaux de la mouvance islamiste au sein de l’État soudanais ne se sont pas totalement dissous après la chute de l’ancien régime. Ils conservent une présence au sein de certaines institutions, en particulier dans les appareils sécuritaires et militaires. Avec l’éclatement de la guerre actuelle, ces réseaux ont trouvé l’occasion de se réorganiser sous le mot d’ordre de la défense de l’État et de la résistance à ce qu’ils décrivent comme des tentatives de démantèlement de l’armée. L’apparition de dirigeants islamistes sur les fronts de combat ou dans des enregistrements médiatiques reflète cette évolution et suggère que les islamistes cherchent à retrouver un rôle dans l’équation politique et militaire du pays.

L’enregistrement dans lequel Al-Naji Abdullah a exprimé son soutien à l’Iran s’inscrit dans ce contexte. La déclaration ne se limite pas à une simple expression de solidarité politique, mais évoque également une disposition à combattre aux côtés de Téhéran, ce que certains observateurs ont interprété comme un signe possible d’une implication de courants soudanais armés dans un réseau plus large d’alliances régionales. Une telle annonce suscite des inquiétudes quant à une transformation du Soudan en théâtre de confrontation indirecte entre axes rivaux au Moyen-Orient.

Les relations entre le Soudan et l’Iran ont connu d’importantes évolutions au cours des dernières décennies. Dans les années 1990, Khartoum avait établi des relations étroites avec Téhéran sous le régime d’Omar el-Béchir, incluant une coopération dans les domaines militaire et sécuritaire. Toutefois, ces relations se sont ensuite affaiblies à la suite du rapprochement du Soudan avec les pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Avec la guerre actuelle, des rapports médiatiques ont de nouveau évoqué la possibilité d’un retour de la coopération militaire entre Khartoum et Téhéran, notamment dans le domaine des drones et des technologies militaires avancées.

Si ces indications se confirmaient, les déclarations du dirigeant islamiste pourraient refléter la volonté de certains courants soudanais de raviver l’ancienne alliance avec l’Iran. Cependant, une telle évolution comporte des risques politiques considérables, car elle pourrait provoquer des tensions avec plusieurs États arabes qui considèrent l’Iran comme un rival stratégique dans la région. Le Soudan dépend largement de ses relations extérieures et de l’aide humanitaire internationale, et tout alignement marqué pourrait accentuer son isolement.

À l’intérieur du pays, ce discours suscite également l’inquiétude des forces civiles soudanaises qui avaient conduit les manifestations contre le régime d’Omar el-Béchir. Ces forces craignent que la guerre actuelle ne soit exploitée pour rétablir l’influence des islamistes au sein des institutions de l’État, en particulier si ces derniers parviennent à consolider leur présence au sein de l’armée. Pour ces acteurs civils, l’annonce d’une volonté de combattre aux côtés d’un État étranger reflète le retour d’un discours idéologique transnational qui avait marqué les années de gouvernance islamiste.

Ces déclarations soulèvent également des interrogations quant à leur représentativité vis-à-vis de l’ensemble de l’institution militaire soudanaise. L’armée comprend des officiers issus de diverses orientations politiques et intellectuelles, et la position d’un seul courant ne reflète pas nécessairement celle de toute l’institution. Certains analystes estiment donc que ces propos pourraient exprimer la position d’un courant particulier au sein du camp favorable à l’armée, plutôt qu’une orientation officielle de l’État soudanais.

Sur le plan régional, tout rapprochement manifeste entre les islamistes soudanais et l’Iran pourrait compliquer davantage la situation dans la région de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique. Cette zone connaît déjà une concurrence intense entre puissances régionales et internationales pour l’influence militaire et économique. Le Soudan occupe une position stratégique majeure en raison de sa localisation géographique et de son long littoral sur la mer Rouge. L’intégration du pays dans un axe régional spécifique pourrait inciter d’autres acteurs à soutenir des adversaires internes, aggravant ainsi la complexité du conflit.

Les pays voisins tels que l’Égypte, le Tchad et le Soudan du Sud observent également l’évolution de la situation avec une inquiétude croissante, en raison du risque d’extension du conflit au-delà des frontières. L’implication éventuelle de forces soudanaises dans des alliances militaires extérieures pourrait accroître l’instabilité régionale, surtout dans un contexte marqué par la circulation des armes et l’afflux de réfugiés.

En définitive, l’enregistrement attribué au dirigeant islamiste soudanais reflète un moment politique particulièrement sensible dans l’histoire contemporaine du Soudan. La guerre interne a ouvert la voie au retour de forces politiques qui avaient reculé après 2019 et a ravivé d’anciennes questions concernant les relations entre l’armée, la politique et les courants idéologiques. Tandis que certains acteurs cherchent à construire des alliances régionales pour renforcer leur position, l’avenir du Soudan dépendra largement de sa capacité à éviter de s’enliser dans les rivalités entre axes géopolitiques qui pourraient aggraver sa crise interne.

Le Soudan se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. Soit les forces politiques et militaires parviennent à contenir la guerre et à revenir à un processus de règlement national, soit le pays risque de devenir un théâtre ouvert de compétition régionale, où les dynamiques internes se mêlent aux rivalités du Moyen-Orient et de la Corne de l’Afrique. Les déclarations islamistes concernant la volonté de combattre aux côtés de l’Iran pourraient n’être qu’un premier indicateur de cette évolution possible, mais elles révèlent clairement l’ampleur des défis auxquels le Soudan est confronté à ce stade.

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