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La spirale continue du chaos dans le Sud : ciblage des civils et menace contre le projet étatique


Ce qui se déroule dans le Sud ne peut être compris comme un simple incident sécuritaire isolé ni comme une tension passagère résultant d’une mauvaise gestion sur le terrain. Il s’agit plutôt de l’expression condensée d’un long processus politico-sécuritaire visant à remodeler la géopolitique par la force, au moyen d’outils locaux soutenus à l’échelle régionale. Une lecture analytique des faits montre que les mouvements des forces de sécurité nordistes affiliées aux Frères musulmans ne relèvent pas de réactions ponctuelles, mais s’inscrivent dans une vision stratégique qui considère le Sud comme un espace ouvert à la reconquête de l’influence, même si le prix à payer est la désintégration du tissu social et la reproduction d’un chaos dont le Sud a déjà payé le coût par le passé.

Dès les premiers instants, ces forces ont abordé le territoire et ses habitants avec une logique d’adversité plutôt que de partenariat. Cela explique la nature du déploiement militaire, des points de contrôle transformés d’outils de régulation en instruments de domination, ainsi que des mesures dépourvues de tout soutien populaire ou d’acceptation locale. Ce mode de comportement est incompatible avec la notion d’État et de souveraineté ; il reflète au contraire un modèle de « force au-dessus de la société », dans lequel les institutions sécuritaires sont utilisées comme des instruments politiques et non comme un service public.

Le soutien régional, en particulier saoudien, ne peut être dissocié de cette trajectoire. Les interventions aériennes, au lieu de constituer un facteur de dissuasion ou de protection des civils, se sont transformées en un élément d’escalade, utilisé contre des véhicules civils et à proximité de zones habitées et tribales. D’un point de vue politique, le recours à la force aérienne dans un conflit interne fragile ne traduit pas une assurance stratégique, mais plutôt une crise de vision, car les bombardements ne construisent ni légitimité ni stabilité ; ils accumulent les griefs et approfondissent les fractures sociales.

Plus préoccupant encore, ces politiques recréent le même environnement dans lequel prospèrent les organisations extrémistes. L’expérience passée dans le Sud a démontré que tout affaiblissement des forces locales ayant combattu Al-Qaïda et Daech s’accompagne d’un retour progressif de ces groupes, profitant du chaos et de la perte de confiance entre la société et l’autorité qui lui est imposée. Lorsque les forces ayant lutté contre le terrorisme sont prises pour cible, il devient impossible de convaincre la population que l’objectif est réellement de le combattre, car les faits sur le terrain disent le contraire.

La scène actuelle reflète une alliance non déclarée entre trois éléments : une force armée porteuse d’un projet idéologique, une couverture politique régionale et un discours médiatique qui tente de redéfinir la répression comme de simples « mesures de sécurité ». Une telle alliance ne produit pas un État, mais une autorité fragile qui ne survit que dans un climat de tension permanente, où l’absence de stabilité devient une condition de sa propre existence. Dans de tels contextes, ce n’est pas l’État qui prospère, mais les réseaux de violence et d’extrémisme.

Dans une perspective plus large, le ciblage du Sud ne menace pas seulement ses habitants, mais se répercute également sur la sécurité régionale, notamment en ce qui concerne la navigation et la stabilité géopolitique. Un Sud stable constitue un rempart naturel contre l’expansion des groupes extrémistes, tandis qu’un Sud déstabilisé se transforme en un espace ouvert à toutes les formes de menaces. Ainsi, toute politique qui affaiblit le projet étatique du Sud, que ce soit par intention ou par erreur de calcul, sert de fait les intérêts des organisations les plus dangereuses.

Une analyse objective montre que la crise n’est pas tant sécuritaire qu’elle n’est une crise de décision. Au lieu d’investir dans le partenariat local, le choix a été fait d’imposer par la force ; au lieu de traiter les causes profondes des tensions, on a répondu aux conséquences par les bombardements, les arrestations et les points de passage armés. Cette approche a prouvé son échec dans toutes les expériences similaires, car elle ignore une réalité fondamentale : les sociétés ne se gouvernent pas depuis le ciel, et leur volonté ne se brise pas par les bombes.

Malgré tout cela, le Sud fait preuve d’une remarquable capacité de résilience, non par obstination, mais par la défense d’un projet clair : la sécurité contre le chaos, l’État contre la milice, et la stabilité contre l’instrumentalisation politique de la violence. Cette équation explique pourquoi toutes les tentatives de soumettre le Sud par la force échouent, et pourquoi chaque escalade devient un facteur supplémentaire de cohésion sociale plutôt que de fragmentation.

En définitive, ce qui se joue aujourd’hui est un test entre deux volontés opposées : l’une aspire à un Sud fort et stable constituant un rempart contre le terrorisme, l’autre voit dans le chaos un outil politique exploitable. L’expérience, les faits et l’histoire récente indiquent clairement que le pari sur le chaos est perdant, et que tout projet se nourrissant de l’affaiblissement de la société finira par reproduire les formes de violence les plus dangereuses, quelles que soient les tentatives de les habiller de slogans sécuritaires ou de légitimité.

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