La Russie tire des gains économiques et géopolitiques de la guerre contre l’Iran
Moscou espère que la guerre contribuera à renforcer ses exportations pétrolières, à détourner l’attention des pays occidentaux de l’Ukraine et à épuiser les stocks d’armes de l’Occident.
Alors que les bombardements menés par les forces américaines et israéliennes contre l’Iran se poursuivent depuis la fin février, Moscou a choisi une approche prudente et mesurée, se limitant à des condamnations verbales et à des déclarations de protestation sans s’engager directement dans les affrontements militaires. Cette position s’explique par le fait que la direction russe, dirigée par le président Vladimir Poutine, concentre pleinement son attention sur la guerre en Ukraine. Elle estime également que le conflit avec l’Iran pourrait servir les intérêts stratégiques et économiques de la Russie.
Poutine a exprimé son mécontentement face à l’attaque contre l’Iran et a présenté ses condoléances au président iranien Massoud Pezeshkian après la mort du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qualifiant ces événements de « violation flagrante du droit international et des normes humanitaires ». Toutefois, dans les faits, Moscou n’a pris aucune mesure militaire concrète pour soutenir son allié régional, ce qui reflète la conscience du Kremlin des limites de ses capacités et de son influence directe face aux États-Unis et à Israël.
Selon plusieurs analystes, la Russie espère que la guerre entraînera une augmentation de ses exportations de pétrole. Les perturbations dans le détroit d’Ormuz et l’arrêt partiel du trafic de pétroliers ont contribué à la hausse des prix mondiaux de l’énergie. Le conflit pourrait ainsi fournir à Moscou des ressources financières supplémentaires lui permettant de financer ses opérations militaires en Ukraine et de combler le déficit budgétaire, alors que les pressions occidentales sur l’économie russe se poursuivent.
Le Kremlin cherche également à exploiter la crise sur le plan stratégique, en détournant l’attention des pays occidentaux de la guerre en Ukraine, en épuisant les stocks d’armes de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord et en limitant la capacité de Washington à fournir un soutien militaire important à Kiev. Moscou affirme que son objectif est de réduire les tensions au Moyen-Orient tout en préservant ses intérêts économiques et politiques, sans s’exposer directement par des options militaires limitées.
Depuis le début de la guerre, le Kremlin a qualifié les frappes américaines et israéliennes d’« actes hostiles injustifiés contre un État souverain », avertissant que la poursuite de l’escalade pourrait aggraver la situation régionale et affecter la sécurité internationale. Poutine a également mené des entretiens avec les dirigeants des pays du Golfe, dans le cadre des efforts de Moscou pour renforcer ses relations avec ces États, qui constituent des partenaires commerciaux majeurs pour la Russie dans le domaine de l’énergie et au sein de l’alliance OPEP+ qui influence les prix mondiaux du pétrole.
Il a également affirmé qu’il transmettrait les préoccupations des pays du Golfe concernant l’impact des attaques sur les infrastructures énergétiques, soulignant l’engagement de Moscou à préserver la stabilité régionale et à réduire les risques pour les civils. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a de son côté insisté sur la priorité de protéger les infrastructures civiles et d’éviter l’extension des dommages dans les pays de la région.
Les experts soulignent que les relations entre la Russie et l’Iran ont toujours été marquées par le pragmatisme. Les deux pays partagent des intérêts stratégiques communs, mais restent en concurrence pour l’influence au Moyen-Orient et dans le Caucase du Sud. Durant la guerre froide, les relations russo-iraniennes ont connu d’importantes tensions avant de se rapprocher après l’effondrement de l’Union soviétique, notamment à travers la coopération dans la construction de la première centrale nucléaire iranienne à Bouchehr.
Avec le déclenchement de la guerre civile syrienne en 2011, la Russie et l’Iran ont coopéré pour soutenir le régime syrien. Cependant, les gains de Moscou sont restés limités, illustrant la nature complexe de leur relation, fondée davantage sur des intérêts communs que sur une loyauté absolue. Ces dernières années, l’Iran a fourni à la Russie des drones de type « Shahed », ce qui reflète une coopération militaire tactique sans aller jusqu’à un soutien direct face à l’attaque récente contre Téhéran.
Moscou entretient également des relations cordiales avec Israël, un facteur qui suscite des inquiétudes au sein de la direction iranienne. Téhéran a souvent exprimé des doutes quant aux intentions de Moscou et craint que les intérêts russes puissent, si nécessaire, primer sur la loyauté envers son allié iranien. Des analystes indiquent que la Russie n’a reçu aucune demande officielle de Téhéran pour une assistance militaire directe. Les informations de renseignement fournies se limiteraient à des données permettant à l’Iran de suivre les mouvements d’actifs militaires américains et israéliens, sans orientation précise quant à leur utilisation.
Malgré les critiques internes et externes, les experts estiment que la Russie poursuit ses intérêts avec une approche froide et prudente. La guerre en Iran est perçue comme une opportunité d’améliorer sa position sur les marchés de l’énergie et d’accroître indirectement son influence régionale, tout en évitant une confrontation directe avec les États-Unis ou leurs alliés.
Sam Greene, professeur au King’s College de Londres, souligne que la perte potentielle d’alliés tels que Khamenei ou Assad ne signifie pas nécessairement un affaiblissement de l’influence ou de l’autorité de Poutine. Selon lui, le président russe équilibre soigneusement les intérêts économiques et stratégiques.
Par ailleurs, la guerre en cours au Moyen-Orient a poussé des pays comme la Chine, l’Inde et la Turquie à réévaluer leurs importations de pétrole et de gaz, ce qui pourrait permettre à Moscou d’accroître sa part sur les marchés de l’énergie tout en garantissant la continuité des revenus essentiels au soutien de son effort militaire et de son économie.
Dans le même temps, l’utilisation par les États-Unis de missiles Patriot pour contrer les attaques iraniennes a contribué à épuiser une partie des stocks de défense américains. Cette situation pourrait offrir à la Russie une marge supplémentaire dans les négociations internationales et détourner davantage l’attention de Washington vers le Moyen-Orient au détriment de l’Ukraine, ce que le Kremlin considère comme avantageux.
Sur le plan stratégique, Moscou semble déterminée à maintenir un équilibre délicat entre un soutien indirect à l’Iran et la préservation de ses relations avec les puissances régionales et occidentales. Cette approche vise à garantir la poursuite de son influence économique et politique sans être entraînée dans une confrontation ouverte qui pourrait lui coûter cher. Dans ce contexte, le conflit iranien représente pour la Russie une occasion d’accroître ses gains économiques et stratégiques tout en gérant les risques avec pragmatisme.
En définitive, la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran constitue un véritable test pour la politique russe au Moyen-Orient. Moscou montre qu’elle est capable d’exploiter les crises pour défendre ses intérêts sans fournir de soutien militaire direct, en équilibrant soigneusement ses priorités économiques et stratégiques. Tant que le conflit se poursuit, le principal défi pour le Kremlin restera de préserver ses relations avec toutes les parties et de maximiser ses bénéfices sans se retrouver impliqué dans une confrontation ouverte susceptible de menacer ses intérêts internes et externes.
