La coopération militaire élargit la présence du Maroc dans la Corne de l’Afrique
Rabat a compris que la transformation en une puissance continentale globale exige une présence active à l’est du continent, notamment avec l’Éthiopie, qui représente un poids démographique et politique majeur.
Les relations maroco-éthiopiennes ont connu un développement notable à travers la coopération militaire, dans le cadre de l’orientation de Rabat vers le renforcement de l’ouverture et de la coordination avec ses partenaires africains, ainsi que de l’intégration régionale sur le continent africain. Le rapprochement entre les deux pays constitue un tournant stratégique profond dans la diplomatie marocaine, le Royaume étant passé de la phase de consolidation de sa présence en Afrique de l’Ouest et du Centre à celle de « l’expansion géopolitique » vers l’Est et la Corne de l’Afrique.
Cette coopération s’est concrétisée par la tenue de la première réunion de la commission militaire conjointe maroco-éthiopienne les 13 et 14 janvier derniers à Addis-Abeba. Cette réunion fait suite à un accord signé par les deux pays en mai 2025 prévoyant la création de ladite commission, ainsi que le renforcement de la coopération militaire entre Rabat et Addis-Abeba dans les domaines de la formation et de l’échange d’expertises dans divers secteurs.
Une puissance continentale globale
Pendant de longues années, le Maroc a concentré son poids économique et politique en Afrique de l’Ouest, notamment dans l’espace francophone. Toutefois, il a récemment pris conscience que son évolution vers une puissance continentale globale requiert une présence active en Afrique de l’Est, en particulier en Éthiopie, pays au poids démographique, politique – siège de l’Union africaine – et économique croissant.
Le Royaume cherche ainsi à rompre avec l’image traditionnelle de ses alliances, démontrant sa capacité à bâtir des partenariats « Sud-Sud » transrégionaux et transcendant les barrières linguistiques. Sa présence en Éthiopie lui confère des leviers diplomatiques dans les grands dossiers africains et contribue à neutraliser d’éventuelles positions hostiles à ses intérêts nationaux, notamment sur la question du Sahara marocain, dans des espaces historiquement éloignés de son influence.
Le Maroc est ainsi passé, dans sa relation avec l’Éthiopie, d’investissements économiques majeurs – tels que le projet d’usine d’engrais de l’OCP d’une valeur de 3,7 milliards de dollars – à une coopération militaire et sécuritaire.
Le Royaume dispose d’une expertise reconnue en matière de lutte contre le terrorisme, de sécurisation des frontières et de formation militaire. Le transfert de cette expertise à Addis-Abeba devrait renforcer le rôle de Rabat en tant que « fournisseur de sécurité » sur le continent.
En mai, le ministre marocain délégué chargé de l’Administration de la Défense nationale, Abdellatif Loudiyi, a reçu la ministre éthiopienne de la Défense, Aïcha Mohammed Moussa, dans le cadre d’une visite de travail à Rabat.
Un communiqué de l’Administration de la Défense nationale a précisé que les deux parties ont examiné les différents aspects de la coopération bilatérale et les moyens de la renforcer, soulignant le rôle positif des deux pays dans la préservation de la stabilité, de la sécurité et de la paix sur le continent africain.
Le communiqué a ajouté que les deux parties ont signé un accord de coopération militaire couvrant les domaines de la formation, de la recherche scientifique et de la santé, ainsi que l’échange d’expertises dans divers secteurs d’intérêt commun.
Avant cet accord, l’inspecteur général des Forces armées royales, Mohamed Berrid, avait effectué en avril une visite à Addis-Abeba, au cours de laquelle il a discuté avec le chef d’état-major général éthiopien, Berhanu Jula, des moyens de renforcer la coopération militaire, selon un communiqué des Forces armées royales.
Les deux parties ont évoqué un projet d’accord portant sur les différents aspects de la coopération militaire bilatérale, visant à renforcer et développer les perspectives de ce partenariat.
Le communiqué a indiqué que la visite avait constitué « une occasion d’inspecter plusieurs installations et instituts militaires relevant des Forces de défense nationale éthiopiennes, dont la direction de la sécurité des réseaux informatiques, l’Institut de l’intelligence artificielle, la base aérienne de Bishoftu et une usine de munitions ».
En novembre 2015, l’Éthiopie et le Maroc avaient signé, lors de la visite du roi Mohammed VI à Addis-Abeba, douze accords dans divers domaines, dont un protocole de coopération diplomatique.
Parmi les domaines couverts figurent notamment le transport aérien, les minerais, l’agriculture, le tourisme et la coopération hydraulique, ainsi qu’un protocole de coopération diplomatique.
Commentant la tenue de la commission conjointe, l’expert militaire Mohammed Chakir a déclaré que « la coopération défensive entre les deux pays s’inscrit dans le cadre de l’ouverture du Royaume aux pays africains afin de renforcer ses relations avec eux », soulignant que « l’Éthiopie est l’un des plus grands pays de la Corne de l’Afrique, en plus d’être le pays siège de l’Union africaine ».
À propos de la réunion de la commission, il a précisé qu’elle « s’inscrit dans le cadre du renforcement de la coopération militaire entre les deux pays, notamment dans les domaines sécuritaire et militaire ».
Concernant les bénéfices pour l’Éthiopie, Chakir a indiqué qu’Addis-Abeba « entend tirer profit de l’expertise militaire marocaine, notamment dans le domaine des technologies militaires modernes que le Royaume développe avec le soutien et la coopération des États-Unis, liés par un partenariat sécuritaire s’étendant de 2020 à 2030 ».
Le 2 octobre 2020, Washington et Rabat ont signé un accord visant à renforcer la coopération militaire pour une durée de dix ans, en marge d’une visite au Maroc de l’ancien secrétaire américain à la Défense Mark Esper.
Une diplomatie militaire
Chakir a expliqué que son pays dispose désormais « d’infrastructures militaires dédiées à la formation et à l’entraînement », ajoutant que « le partenariat entre les deux pays est désormais encadré par cette commission militaire conjointe ».
Le Maroc œuvre également à la mise en place d’une industrie militaire à travers des accords conjoints. En octobre dernier, le Royaume a annoncé, en partenariat avec l’Inde, l’inauguration d’une usine de production de véhicules de combat dans la ville de Berrechid, destinée à l’armée marocaine ainsi qu’aux marchés internationaux à fort potentiel de croissance.
Le chercheur marocain a affirmé que « le Royaume cherche à approfondir ses liens avec son environnement africain, tant sur le plan militaire qu’économique », ajoutant que « l’orientation marocaine se manifeste par la conclusion de partenariats avec les pays africains, y compris l’Éthiopie, en raison de sa position stratégique et du fait qu’elle constitue un espace majeur pour les rencontres entre divers États ».
Une nouvelle étape
De son côté, Addis-Abeba a confirmé que la tenue de la réunion de la commission militaire conjointe vise à « renforcer la coopération bilatérale dans divers domaines militaires, y compris l’éducation et la formation, les industries de défense et le transfert de technologie ».
À l’issue de la réunion, le directeur général des relations extérieures et de la coopération militaire des Forces de défense nationale éthiopiennes, Chumi Gemetchu, a déclaré que les relations avec le Maroc se renforcent progressivement dans plusieurs secteurs, selon l’Agence de presse éthiopienne.
Gemetchu a souligné que la première réunion de la commission conjointe représente une étape historique dans les relations entre les deux pays et ouvre une nouvelle phase de mise en œuvre concrète des domaines de coopération convenus.
Pour sa part, le directeur de la Direction du ravitaillement des Forces armées royales marocaines, Abdelkahar Othman, a qualifié la réunion de « développement important des relations militaires », ajoutant que le Maroc est déterminé à élever davantage le niveau de la coopération défensive avec l’Éthiopie, décrivant les progrès réalisés jusqu’à présent comme « encourageants ».
