Khamenei qualifie les manifestants d’agents et les accuse de chercher à plaire à Trump
La situation actuelle montre que le régime iranien ne fait pas face aujourd’hui à une simple vague de manifestations, mais à un défi existentiel mettant en cause sa légitimité politique et idéologique.
Le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, a exhorté vendredi les Iraniens à « préserver leur unité nationale », affirmant que cette voie était la seule permettant de « triompher des ennemis », tout en accusant certains manifestants d’être des agents et de chercher à satisfaire les Américains. Ces déclarations interviennent au moment d’une vague de manifestations et de violences croissantes dans plusieurs villes iraniennes, ce qui accentue les tensions internes. Pour des observateurs, les propos du Guide reflètent un décalage avec la réalité et un mépris des causes économiques et sociales des mouvements de protestation.
Khamenei a également appelé le président américain Donald Trump à se concentrer sur les problèmes internes de son pays plutôt que d’intervenir dans les affaires iraniennes, après que ce dernier a évoqué la possibilité d’utiliser une « force massive » contre Téhéran si les autorités iraniennes tuaient des manifestants, illustrant l’escalade des tensions entre Washington et Téhéran.
Lors de son discours à l’occasion de la réception de plusieurs habitants de la ville de Qom à l’occasion de l’anniversaire du soulèvement de 1977 contre le régime du Shah, Khamenei a affirmé que « certains fauteurs de troubles » parmi les manifestants cherchaient, selon lui, à « plaire au président américain en sabotant des biens publics ». Il a ajouté que l’Iran « ne reculera pas sur ses principes » et que le pays ne se soumettra pas à ce qu’il a qualifié « d’agents et de mercenaires œuvrant pour l’étranger ».
Ces déclarations interviennent alors que les manifestations, initialement motivées par des revendications économiques et sociales, se sont étendues à des appels au changement politique, poussant les autorités à recourir à la force pour réprimer les protestations, ce qui a suscité de vives critiques internationales. Les positions de Khamenei et de Trump reflètent la tension persistante entre les ambitions internes de l’Iran et la pression extérieure, dans un contexte de craintes de violences accrues et de basculement du pays vers une crise plus profonde.
En signe de l’intensification de la crise intérieure, plusieurs compagnies aériennes régionales ont décidé de suspendre leurs vols vers l’espace aérien iranien, renforçant l’isolement de la République islamique.
Le site internet des aéroports de Dubaï indiquait l’annulation d’au moins 17 vols opérés par Flydubai prévus vendredi entre Dubaï et plusieurs villes iraniennes, dont Téhéran, Chiraz et Machhad. Aucun motif n’a été donné en ligne, mais des rapports font état d’une coupure des services Internet en Iran depuis jeudi, poursuivie vendredi, tandis que les autorités tentent de réprimer des manifestations en expansion. Flydubai a déclaré que les vols vers l’Iran programmés vendredi avaient été annulés et que la compagnie continuerait à suivre de près la situation pour adapter ses horaires.
De son côté, Turkish Airlines a annulé 17 vols vers trois villes iraniennes vendredi et samedi, invoquant les « développements régionaux en Iran ».
À mesure que les manifestations s’intensifient et prennent un caractère plus large et soutenu, l’Iran fait face à l’une de ses crises les plus graves depuis 1979. La situation actuelle ne reflète pas seulement une colère sociale ou des revendications ponctuelles, mais révèle une crise de légitimité profonde affectant un régime qui gouverne le pays depuis près de cinq décennies, fondé sur un mélange d’idéologie religieuse, de force sécuritaire et de politique de « fer et de feu ».
Les manifestations, déclenchées par la chute dramatique de la monnaie locale dans le grand bazar de Téhéran, se sont rapidement étendues aux 31 provinces iraniennes, confirmant que la crise dépasse le cadre économique. Alex Vatanka, directeur du programme Iran à l’Institut du Moyen-Orient à Washington, déclare : « Le problème n’est pas seulement l’effondrement du rial, mais l’effondrement de la confiance », résumant ainsi l’essence de la crise actuelle : une large partie de la population iranienne a perdu confiance dans la capacité du régime à gouverner ou à représenter les aspirations de la société.
Bien que cette vague n’ait pas encore atteint le niveau des manifestations de 2022 et 2023 déclenchées par la mort de Mahsa Amini, ses implications sont tout aussi préoccupantes. La nature sociale des protestations a changé : la jeunesse, représentant près de la moitié de la population, est désormais au premier plan, poussée par un sentiment d’impuissance cumulatif lié au chômage, au coût de la vie élevé, à la restriction des libertés et à l’absence de perspectives politiques. Dans ce contexte, le fossé entre dirigeants et citoyens, notamment avec les jeunes, est plus large que jamais.
Les slogans scandés par les manifestants, tels que « Pas de Gaza… pas de Liban… ma vie pour l’Iran », illustrent un changement profond de l’état d’esprit général, traduisant un rejet croissant des politiques régionales du régime, perçues comme un fardeau économique et politique, alors que les Iraniens subissent un déclin du niveau de vie et une isolation internationale.
Cette colère s’aggrave face aux revers subis par les réseaux d’influence iraniens dans la région, que ce soit à Gaza, au Liban, au Yémen ou en Irak, ainsi qu’avec la chute du principal allié de Téhéran en Syrie, ce qui fragilise la narrative de « puissance régionale » longtemps vantée par le régime.
Parallèlement, les autorités iraniennes adoptent une approche double face aux manifestations : un discours officiel reconnaissant les revendications économiques et promettant le dialogue, combiné à une répression sur le terrain via des gaz lacrymogènes et des arrestations massives. Cette méthode, relativement efficace pour contenir les vagues précédentes de colère populaire, semble aujourd’hui moins adaptée, car la répression ne dissuade plus une génération née dans un monde différent, plus connectée à l’extérieur et moins attachée aux slogans révolutionnaires fondateurs du régime.
Selon l’agence des droits humains Herana, au moins 34 manifestants ont été tués et environ 2 200 personnes arrêtées, soulignant l’ampleur de la violence utilisée mais confirmant également l’élargissement de la contestation. Des images montrant le drapeau iranien déchiré ou des jeunes quittant mosquées et instituts religieux pour rejoindre les manifestations symbolisent l’érosion de l’autorité religieuse elle-même, colonne vertébrale de la légitimité du régime.
Sur le plan international, la tension extérieure complique davantage la situation interne, les dirigeants religieux craignant une intervention militaire américaine ou israélienne, notamment après les déclarations du président américain Donald Trump, qui a laissé entendre qu’une intervention serait possible en cas de répression meurtrière des manifestants.
Bien que de nombreux Iraniens, y compris des opposants farouches au régime, rejettent une intervention militaire étrangère, la simple possibilité de ce scénario reflète la fragilité de la situation et la profondeur de la crise.
Économiquement, l’Iran est dans une situation extrêmement critique : le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a affirmé que l’économie iranienne est « au bord de l’effondrement », confrontée à une inflation élevée, des sanctions sévères et une mauvaise gestion chronique. Ce déclin économique alimente non seulement les manifestations, mais érode également l’une des dernières cartes de légitimité sur lesquelles le régime comptait : sa capacité à garantir un minimum de stabilité de vie.
Ainsi, la situation actuelle montre que le régime iranien ne fait pas face seulement à une nouvelle vague de protestations, mais à un défi existentiel mettant en cause sa légitimité politique et idéologique. Les transformations géopolitiques régionales et sociologiques internes, notamment la montée d’une jeunesse qui ne se reconnaît pas dans le discours de la Révolution islamique, rendent les politiques de répression ou les compromis temporaires insuffisants.
Bien que la chute du régime ne semble pas imminente, il est clair que l’Iran est entré dans une nouvelle phase où les bases traditionnelles du pouvoir s’érodent, laissant ouvertes des perspectives d’avenir profondément incertaines.
