Politique

Diplomatie des bombes : la stratégie Douhet et les options de Washington face à l’Iran


Au cours des dernières semaines, le président américain Donald Trump a déployé une importante flotte navale et aérienne aux abords de l’Iran, marquant un retour notable à la « diplomatie de la force ».

Des cercles diplomatiques décrivent ces mesures comme une escalade calculée visant à contraindre Téhéran à signer un accord nucléaire selon des conditions nettement favorables à Washington.

Ce déploiement militaire, documenté par le site Responsible Statecraft, s’est accompagné d’avertissements publics explicites portant un message clair : se conformer aux exigences américaines ou faire face à des frappes aériennes d’envergure.

Des négociations à l’ombre de la menace

Parallèlement à cette démonstration de puissance, des négociations indirectes sont menées, sous la médiation du Sultanat d’Oman, entre diplomates iraniens et américains, dans une ultime tentative de trouver une issue diplomatique à la crise nucléaire persistante. Les États-Unis maintiennent leur exigence de démantèlement complet du programme iranien d’enrichissement de l’uranium, tandis que Téhéran affirme avec constance que l’enrichissement constitue un droit souverain garanti par l’article IV du Traité de non-prolifération des armes nucléaires.

Ce qui se dessine ici est un modèle contemporain de diplomatie du XXIe siècle, dans lequel les porte-avions et les bombardiers stratégiques deviennent des instruments de négociation coercitive plutôt que de simples moyens de dissuasion traditionnelle, selon Responsible Statecraft.

L’hypothèse de la puissance aérienne

Des rapports concordants indiquent que les options envisagées à Washington vont de frappes aériennes limitées destinées à faire pression sur Téhéran pour signer un accord, à une campagne élargie ciblant des « installations du régime », voire à des scénarios plus escalatoires susceptibles de viser des dirigeants de premier plan, y compris le Guide suprême Ali Khamenei.

La logique sous-jacente repose sur l’hypothèse que les dirigeants iraniens, confrontés à des pressions internes et externes croissantes — des protestations populaires aux répercussions des affrontements régionaux — pourraient être enclins à rechercher un compromis susceptible d’alléger la pression économique et politique.

Cependant, cette hypothèse reprend une approche stratégique remontant au début du XXe siècle, lorsque le théoricien militaire italien Giulio Douhet soutenait que le bombardement des villes briserait le moral des populations et contraindrait les gouvernements à capituler politiquement.

Depuis lors, cette idée a influencé les doctrines de puissance aérienne, notamment chez les décideurs cherchant à atteindre des objectifs politiques sans s’engager dans des guerres terrestres longues et coûteuses.

Les leçons de l’histoire

L’expérience historique a toutefois maintes fois invalidé cette hypothèse. Lors de l’opération Rolling Thunder pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis ont mené entre 1965 et 1968 une campagne de bombardements intensifs visant à contraindre Hanoï à négocier selon des conditions américaines. Pourtant, le Nord-Vietnam s’est adapté aux frappes en dispersant ses infrastructures, en renforçant ses défenses et en mobilisant politiquement sa population, si bien que les bombardements n’ont pas atteint leurs objectifs coercitifs.

Un schéma similaire est observable dans la guerre russe contre l’Ukraine, où les frappes aériennes et missiles intensives n’ont pas réussi à soumettre la direction politique à Kyiv ni à imposer un règlement selon les conditions de Moscou, en l’absence d’un contrôle décisif du terrain.

Le chercheur américain Robert Pape, de l’Université de Chicago, est parvenu à des conclusions comparables dans ses études systématiques des campagnes aériennes : la puissance aérienne atteint rarement ses objectifs coercitifs par la destruction d’infrastructures civiles, mais plutôt lorsqu’elle est associée à une menace crédible de contrôle territorial.

L’Iran : géographie, doctrine et mémoire historique

Il est peu probable que l’Iran fasse exception à cette règle. État de vaste superficie doté d’une profondeur stratégique considérable, il est capable d’absorber des frappes aériennes intensives sans effondrement rapide, selon la même source.

Téhéran a en outre passé des décennies à se préparer à une confrontation avec la supériorité aérienne américaine, développant une doctrine militaire fondée sur la guerre asymétrique, la dispersion et des fortifications renforcées.

L’avertissement de Clausewitz

Le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz avertissait que la guerre développait sa propre dynamique une fois déclenchée. Les dirigeants politiques peuvent choisir le moment d’initiation, mais ils ne maîtrisent pas pleinement l’escalade ni les enchaînements ultérieurs.

Si Washington persiste à croire que les bombes seules peuvent imposer une capitulation politique à Téhéran, elle pourrait découvrir — comme l’ont montré les expériences passées — que la punition aérienne tend souvent à renforcer la cohésion interne plutôt qu’à la briser.

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