Daech étend ses réseaux numériques de recrutement dans un contexte de troubles régionaux
L’organisation a pratiquement abandonné le modèle de « bay‘a » publique, qui exigeait une présence sur le terrain dans ses anciennes zones d’influence, pour adopter une structure numérique plus souple et plus complexe.
L’organisation Daech réorganise ses outils en tirant parti de l’espace numérique comme d’un champ alternatif d’expansion et d’influence. Des spécialistes des questions sécuritaires avertissent que le passage au recrutement en ligne ne constitue pas un simple changement de moyens, mais reflète une stratégie de long terme visant à restaurer sa capacité de mouvement et à bâtir des réseaux transfrontaliers sans contrôle géographique direct.
L’analyste politique irakien Mokhled Hazem a déclaré à l’agence russe Novosti que l’organisation avait effectivement renoncé au modèle de « bay‘a » publique, qui supposait une présence sur le terrain dans ses anciens bastions, pour évoluer vers une architecture numérique plus flexible et sophistiquée. Cette structure repose sur des applications chiffrées et des plateformes de réseaux sociaux, et recourt à des identités fictives ainsi qu’à des réseaux fermés pour recruter de nouveaux sympathisants, en particulier dans des environnements marqués par la fragilité sociale ou économique.
Selon lui, le discours de propagande de l’organisation est désormais soigneusement conçu pour cibler des jeunes en Europe et ailleurs, en mettant en avant des récits axés sur la marginalisation, le chômage et les crises identitaires. Le processus débute généralement par des contenus à caractère protestataire ou religieux, avant d’évoluer progressivement vers des supports idéologiques plus radicaux et des sessions virtuelles fermées présentées comme un « enseignement religieux », alors qu’il s’agit en réalité de programmes structurés d’endoctrinement.
D’après les experts, cette mutation numérique impose des défis différents de ceux auxquels les gouvernements ont été confrontés durant la phase des affrontements militaires ouverts. La bataille ne se limite plus aux déserts ou aux villes dévastées, mais s’est déplacée vers des serveurs et des plateformes difficiles à tracer, ce qui exige des outils de renseignement avancés ainsi qu’une coopération internationale renforcée en matière de cybersécurité et de surveillance des contenus extrémistes, en parallèle de politiques préventives traitant les racines de la frustration sociale exploitée par ces organisations.
Ces avertissements interviennent alors qu’un débat sécuritaire croissant entoure le dossier des détenus de l’organisation. L’ancien ministre irakien des Communications, Mohammed Allawi, a mis en garde contre les risques liés au transfert de milliers de membres détenus dans des prisons syriennes vers l’Irak, dans une opération menée sous la supervision de la coalition internationale dirigée par les États-Unis, selon le Wall Street Journal. Il a appelé à un réexamen rigoureux des procédures de transfert et de gestion des centres de détention, mettant en garde contre la répétition d’évasions antérieures qui avaient contribué à la réactivation de cellules extrémistes.
Ces inquiétudes ont été renforcées après des affrontements entre les forces du gouvernement syrien et les Forces démocratiques syriennes dans le nord-est de la Syrie, qui ont conduit à l’évasion d’un certain nombre de combattants de l’organisation de la prison d’al-Chaddadi, dans la province d’al-Hassaké, le mois dernier. Tandis que le gouvernement syrien a évoqué la fuite d’environ 120 détenus et la recapture de dizaines d’entre eux, les Forces démocratiques syriennes ont avancé des chiffres nettement plus élevés, illustrant l’opacité de la situation et la difficulté à vérifier le bilan définitif.
Des rapports indiquent que certains fugitifs se sont dirigés vers les zones désertiques syriennes et les régions frontalières accidentées entre Deir ez-Zor et al-Hassaké, jusqu’aux abords de la frontière irakienne, des espaces que l’organisation a souvent exploités pour se réorganiser. Des rapports onusiens font également état de craintes quant au retour de combattants étrangers vers leurs pays d’origine en Europe ou à leur transfert vers d’autres foyers de tension, tels que la Libye, la région du Sahel et l’Afghanistan, où opèrent des groupes affiliés à l’organisation.
En définitive, la menace d’un retour de l’organisation semble liée non seulement à sa capacité à mener des attaques conventionnelles, mais aussi à son aptitude à exploiter simultanément le désordre politique et les vulnérabilités numériques. Dans un contexte de fragilité persistante de certains environnements régionaux, l’enjeu principal demeure l’élaboration d’approches globales intégrant sécurité et développement, ainsi que la protection de l’espace numérique contre sa transformation en plateforme de reproduction de l’extrémisme.
