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La guerre au Soudan entre calculs régionaux et intérêts étroits


Le paysage tragique et les agendas croisés

La guerre au Soudan est entrée dans une phase dangereuse d’épuisement généralisé, qui a touché l’ensemble des institutions de l’État et de ses infrastructures, laissant derrière elle l’une des plus graves crises humanitaires au monde. Bien que l’étincelle initiale du conflit soit née des ambitions et des luttes entre les différents centres de pouvoir militaires et politiques à l’intérieur du pays, la poursuite des combats et leur extension géographique n’auraient pas été possibles sans les interventions extérieures, qui ont trouvé dans cette crise une occasion idéale de redessiner les rapports de force dans la région. Sous l’effet de ces interventions, le Soudan est passé du statut de pays engagé dans une transition démocratique et civile à celui de théâtre ouvert où se règlent les rivalités régionales et se construisent des axes antagonistes. Comprendre cette guerre exige donc nécessairement de déconstruire les agendas politiques, diplomatiques et économiques des puissances régionales qui ont contribué, directement ou indirectement, à la persistance et à l’alimentation de la polarisation, tout en entravant toute véritable voie vers l’apaisement et la stabilité.

L’intervention égyptienne : une vision unilatérale et l’endiguement du changement civil

La position de l’Égypte à l’égard de la guerre au Soudan constitue un exemple d’intervention politique et diplomatique fondée sur la préservation du statu quo et la lutte contre toute transition civile susceptible de modifier l’équilibre traditionnel des pouvoirs. Sur le plan politique, Le Caire a concentré ses efforts sur le soutien aux dirigeants militaires actuels, considérant l’institution militaire comme le seul garant capable d’empêcher l’effondrement de l’État soudanais. Cette approche s’est reflétée dans ses démarches diplomatiques auprès de l’Union africaine et des Nations unies, où l’Égypte a tenté à plusieurs reprises d’atténuer les pressions internationales exercées sur l’armée soudanaise et de conférer une légitimité absolue à ses actions. Cette orientation diplomatique unilatérale a contribué à renforcer l’intransigeance des parties militaires et leur refus d’accorder de véritables concessions aux forces civiles. Sur le plan économique, l’Égypte s’est efforcée de protéger ses intérêts vitaux au Soudan, notamment la sécurisation de ses approvisionnements alimentaires et en bétail ainsi que la préservation des accords sécuritaires et économiques communs. Elle a ainsi adopté une politique marginalisant les revendications populaires soudanaises en faveur de la liberté et de la justice, ce qui a contribué à donner à son rôle un impact négatif sur le processus de paix global.

L’intervention turque : renforcer l’influence économique et ressusciter les anciennes alliances

Ankara considère la crise soudanaise sous un angle géopolitique et économique stratégique visant à étendre son influence sur le continent africain et dans la région de la mer Rouge. Sur les plans politique et diplomatique, la Turquie a adopté une approche caractérisée par des tentatives de rapprochement avec les centres de pouvoir militaires et leurs alliés issus des rangs de l’ancien régime, afin de garantir la continuité des accords politiques et sécuritaires conclus sous la présidence de l’ancien président Omar el-Béchir. Ce soutien diplomatique implicite à certains courants a contribué à complexifier davantage le paysage politique soudanais et à accentuer la polarisation interne. Sur le plan économique, la Turquie s’est concentrée sur la protection et l’expansion de ses investissements dans les infrastructures, l’agriculture et l’exploitation aurifère, considérant que la stabilité de l’influence de ses alliés traditionnels constitue une garantie pour la préservation de ses intérêts financiers considérables. Ses démarches diplomatiques ont ainsi contribué à prolonger le conflit en soutenant des parties qui refusent d’accorder les concessions nécessaires à la fin de la guerre et à l’édification d’un État civil moderne.

L’intervention qatarie : le soft power et la réhabilitation des anciennes élites

Doha a joué un rôle politique et diplomatique négatif dans la crise soudanaise à travers ses tentatives constantes de réintégrer et de recycler les anciennes élites politiques et islamistes renversées par la révolution populaire de 2019. Sur le plan politique, le Qatar a utilisé son importante puissance médiatique et son influence diplomatique pour orienter le cours des événements et constituer des alliances politiques servant ses intérêts ainsi que ceux de ses alliés au Soudan. Cette stratégie a contribué à approfondir les divergences entre les différentes composantes soudanaises et à entraver les tentatives de parvenir à un consensus national. Sur le plan économique, le Qatar a utilisé ses importants investissements dans les secteurs bancaire et des télécommunications ainsi que dans les projets agricoles comme des instruments de pression financière destinés à soutenir la pérennité des forces qui lui sont alliées. Cela a donné à ces acteurs les moyens économiques de résister et de poursuivre leur confrontation militaire, tout en faisant fi des efforts internationaux visant à imposer des sanctions ou à exercer des pressions en faveur d’un cessez-le-feu immédiat, contribuant ainsi directement à prolonger les souffrances du peuple soudanais.

L’intervention saoudienne : manœuvres diplomatiques et priorités d’investissement géopolitique

L’intervention saoudienne dans la guerre au Soudan s’est caractérisée par une diplomatie pragmatique visant avant tout à sécuriser sa frontière occidentale et ses intérêts économiques considérables en mer Rouge. Sur le plan politique, Riyad a tenté de monopoliser le dossier de la médiation à travers la plateforme de Djeddah, en s’appuyant sur son poids diplomatique pour imposer une voie de négociation déterminée. Cependant, cette plateforme s’est progressivement transformée en un instrument de manœuvre politique qui a offert aux parties belligérantes une couverture diplomatique internationale et une reconnaissance politique ayant contribué à prolonger le conflit sans permettre de progrès tangible sur le terrain en matière de protection des civils. Sur le plan économique, l’Arabie saoudite accorde une priorité majeure à ses projets d’investissement agricole et d’élevage au Soudan, ainsi qu’à ses plans ambitieux de développement des ports, dans la formulation de ses positions diplomatiques. Cette focalisation sur les intérêts économiques et sécuritaires étroits du royaume a rendu ses initiatives politiques fluctuantes et peu décisives, contribuant ainsi à entraver les efforts internationaux et africains visant à imposer une véritable solution politique et structurelle susceptible de mettre fin à la guerre.

Le bilan des interventions croisées et l’aggravation de la crise

La divergence des agendas politiques, économiques et diplomatiques de l’Égypte, de la Turquie, du Qatar et de l’Arabie saoudite a transformé la crise soudanaise en une équation régionale extrêmement difficile à résoudre. Les parties belligérantes ont trouvé dans cette rivalité régionale un vaste espace de manœuvre leur permettant d’échapper aux exigences de la paix, chaque camp comptant sur le soutien politique, matériel et diplomatique qu’il reçoit de ses alliés étrangers pour poursuivre les opérations militaires dans l’espoir d’obtenir une victoire décisive sur le terrain, pourtant illusoire. Cette réalité dramatique confirme que les interventions extérieures négatives n’ont pas constitué un simple facteur secondaire de la guerre, mais bien l’un des principaux piliers qui permettent au conflit de perdurer et empêchent les Soudanais de s’asseoir ensemble afin de définir l’avenir de leur pays, à l’écart des injonctions des axes régionaux et de leurs intérêts étroits.

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