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Les racines du conflit soudanais et les dimensions des ingérences extérieures régionales


À la mi-avril 2023, la capitale soudanaise, Khartoum, s’est réveillée au son des explosions et de violents affrontements armés entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Ce conflit, qui avait commencé par un différend sur le calendrier d’intégration des forces et la structure du commandement sécuritaire dans le cadre de l’accord-cadre politique, s’est rapidement transformé en une guerre ouverte et généralisée, ravageant le pays et détruisant une grande partie de ses infrastructures. Cette guerre n’est pas née spontanément, mais résulte de l’accumulation de tensions complexes liées à la lutte pour le pouvoir, l’influence et les ressources tout au long de la période de transition qui a suivi la chute du régime d’Omar el-Béchir. À mesure que les combats se sont intensifiés, la crise interne, initialement politique et nationale, s’est progressivement transformée en une véritable arène internationale et régionale. Plusieurs puissances se sont empressées de protéger leurs intérêts et de tenter d’orienter l’évolution du conflit en fonction de leurs propres agendas, contribuant ainsi directement à sa prolongation et à la destruction des structures de l’État.

L’intervention égyptienne : le pari militaire et la sécurité nationale

L’intervention égyptienne dans les affaires soudanaises constitue l’un des principaux axes politiques et diplomatiques influençant ce conflit. Le Caire considère le Soudan comme une profondeur stratégique directe et comme une composante indissociable de sa sécurité nationale, notamment en ce qui concerne le dossier des eaux du Nil et le barrage de la Renaissance éthiopienne. Sur les plans politique et diplomatique, l’administration égyptienne s’est concentrée sur le soutien à l’institution militaire traditionnelle, représentée par l’armée soudanaise, conformément à une vision privilégiant l’existence d’un gouvernement central doté d’une solide structure militaire, susceptible de garantir la stabilité de sa frontière méridionale. Ce soutien diplomatique dans les enceintes régionales et internationales a contribué à conférer une légitimité exclusive à l’un des camps du conflit, réduisant ainsi les possibilités de compromis politiques et entravant les efforts de médiation qui cherchaient à traiter les parties au conflit sur un pied d’égalité. Sur le plan économique, l’importance des relations commerciales, ainsi que les exportations de bétail et les activités agricoles communes, ont fortement exposé l’économie égyptienne aux répercussions de la crise. Cela a parfois poussé Le Caire à agir dans une logique visant à préserver son influence économique et les entreprises liées à l’État, ce que d’autres parties ont interprété comme une intervention négative faisant obstacle à l’émergence d’une formule de paix démocratique et inclusive réunissant toutes les composantes de la société soudanaise.

L’intervention turque : l’agenda géopolitique et l’investissement économique

La Turquie s’est impliquée dans la crise soudanaise en s’appuyant sur le réseau de relations politiques et économiques qu’elle avait construit au fil des décennies, notamment durant la période précédente. L’intervention turque s’est caractérisée par une forte concentration sur les dimensions diplomatique et économique afin d’éviter de perdre ses investissements considérables dans les secteurs de la construction, de l’énergie et de l’agriculture. Sur le plan politique, Ankara a tenté de pratiquer une forme de diplomatie souple lui permettant de conserver une place dans toute future solution politique. Toutefois, ses orientations semblaient clairement favoriser les acteurs proches du courant islamiste et des institutions traditionnelles qui lui avaient auparavant accordé des contrats d’investissement à long terme, notamment dans le cadre du projet de développement de l’île de Suakin, sur la mer Rouge. Cette volonté persistante de sécuriser une influence géopolitique sur les côtes de la mer Rouge a suscité l’irritation d’autres puissances régionales et transformé le soutien diplomatique turc en facteur supplémentaire de polarisation. Ces initiatives ont contribué à renforcer la position de certaines parties au détriment d’une solution pacifique et globale, compliquant ainsi les négociations et prolongeant la guerre, les différents protagonistes s’accrochant à leurs positions grâce au soutien de leurs alliés étrangers.

L’intervention qatarie : diplomatie financière et repositionnement

L’intervention du Qatar dans la crise soudanaise s’inscrit dans le prolongement de la politique de Doha fondée sur l’utilisation du soft power et de la diplomatie financière pour renforcer son influence régionale. Sur les plans politique et diplomatique, le Qatar a cherché à maintenir des canaux de communication étroits avec les mouvements islamistes et les forces politiques liées à l’ancien régime, tout en apportant un soutien médiatique et diplomatique ayant contribué à orienter l’opinion publique et à élaborer des récits favorables à certains acteurs du conflit. Cette influence diplomatique ciblée a contribué à approfondir les divisions internes soudanaises et à alimenter la polarisation politique. Sur le plan économique, le Qatar détient d’importants investissements au Soudan dans les secteurs bancaire, immobilier et agricole, et a utilisé ces ressources financières pour soutenir la résilience des élites qui lui sont politiquement et économiquement alliées. Ce mode d’intervention négatif a contribué à affaiblir les forces civiles et démocratiques qui cherchaient à bâtir un nouveau Soudan et a transformé le conflit en une confrontation soutenue par des financements et des agendas extérieurs, permettant aux parties belligérantes de disposer des ressources économiques nécessaires pour poursuivre la guerre sans tenir compte de l’ampleur des souffrances humanitaires.

L’intervention saoudienne : la plateforme de Djeddah et la stratégie de la mer Rouge

L’intervention saoudienne dans la guerre au Soudan a principalement pris une dimension diplomatique, notamment à travers l’accueil de la « plateforme de Djeddah » pour les négociations, en coopération avec les États-Unis. Bien que cette initiative se soit présentée en apparence comme une médiation visant à mettre fin au conflit, une lecture approfondie de la politique saoudienne révèle une volonté manifeste d’exercer une forme de tutelle politique et diplomatique afin de contribuer à réorganiser la situation au Soudan conformément à la vision de Riyad concernant la sécurité de la mer Rouge et les objectifs de sa « Vision 2030 ». Sur le plan politique, l’Arabie saoudite s’est concentrée sur le contrôle du conflit et la prévention de son expansion. Dans le même temps, elle a exercé des pressions diplomatiques variables qui ont souvent contribué à prolonger la guerre. La plateforme de Djeddah a ainsi offert aux parties belligérantes un espace pour manœuvrer politiquement et réorganiser leurs forces militaires sur le terrain sans consentir de véritables concessions. Sur le plan économique, Riyad cherche à protéger ses importants investissements agricoles et d’élevage ainsi que la sécurité alimentaire du royaume, tout en cherchant à exercer une influence sur les ports et les projets maritimes. Ses initiatives diplomatiques se sont ainsi trouvées encadrées par des échanges d’intérêts économiques avec les élites militaires, ce qui a contribué négativement à marginaliser la composante civile et à prolonger l’affrontement militaire.

Les répercussions des interventions sur la scène soudanaise

Ces interventions régionales, communes et parfois concurrentes de l’Égypte, de la Turquie, du Qatar et de l’Arabie saoudite ont créé un environnement complexe, résistant aux solutions politiques simples. Au lieu de constituer des facteurs favorisant la stabilité, leurs agendas politiques, économiques et diplomatiques divergents sont devenus un carburant alimentant la machine de guerre soudanaise. Les acteurs locaux ne tirent désormais plus leur force et leur capacité de survie principalement de leur soutien populaire au Soudan, mais dépendent largement du soutien diplomatique, financier et politique provenant des capitales régionales. Cette dépendance à l’égard de l’extérieur a privé la décision nationale soudanaise d’une partie de son autonomie et rendu extrêmement difficile la conclusion d’un cessez-le-feu durable. Chaque partie considère en effet le soutien reçu de son allié régional comme une occasion de parvenir à une victoire militaire décisive, poussant ainsi le pays vers le bord de l’effondrement généralisé et de la fragmentation géographique et sociale.

 

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