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Les campagnes de rapatriement forcé des réfugiés soudanais en Égypte


Les campagnes de rapatriement forcé des réfugiés soudanais depuis l’Égypte ne se présentent pas comme des incidents isolés ou des exceptions ponctuelles. L’examen des témoignages et des faits disponibles révèle au contraire un schéma récurrent, caractérisé par des traits précis et des procédures quasi constantes, ce qui laisse entrevoir l’existence d’une politique non déclarée plutôt qu’un ensemble de pratiques aléatoires.

L’analyse des récits de dizaines de familles soudanaises montre que les interpellations ont généralement lieu dans trois espaces principaux : les rues, les lieux de travail et les logements loués. Dans de nombreux cas, aucun motif clair n’est communiqué lors de l’arrestation, et les personnes interpellées ne sont pas autorisées à rassembler leurs effets personnels ou leurs documents, y compris les attestations d’enregistrement auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Il est notable que ces interpellations ne concernent pas uniquement des personnes dépourvues de statut légal identifiable, mais touchent également des réfugiés effectivement enregistrés ou titulaires de rendez-vous imminents auprès des autorités compétentes. Cette réalité reflète soit l’absence totale de mécanismes de vérification sur le terrain, soit un mépris délibéré de ces mécanismes. Dans certains cas, des enfants ont été interpellés alors qu’ils accompagnaient leurs parents, bien qu’ils soient scolarisés dans des établissements égyptiens.

Après leur arrestation, les personnes concernées sont transférées vers des centres de détention temporaires, souvent surpeuplés, où règne une opacité totale quant à la durée de la détention et à son issue. C’est à ce stade que commence une phase d’incertitude absolue : absence de notifications officielles, inexistence de procès-verbaux clairs, impossibilité de contacter des avocats ou des représentants du HCR. Ce vide procédural constitue l’un des aspects les plus graves de la situation, car il prive les réfugiés de toute possibilité de recours ou de demande de protection.

Des sources concordantes indiquent que la durée de détention peut varier de quelques jours à plusieurs semaines, sans critère établi. Durant cette période, les familles, en particulier les femmes et les enfants, vivent dans un état d’angoisse extrême, dans des conditions qui ne répondent pas aux besoins fondamentaux, tant sur le plan sanitaire que psychologique. Plusieurs témoignages font état de pénuries alimentaires, d’une mauvaise ventilation et de l’absence de soins médicaux.

La phase suivante est celle du rapatriement proprement dit. Les personnes détenues sont souvent informées très peu de temps avant leur transfert, sans possibilité de déposer une demande de protection ni de solliciter un examen juridique. Dans de nombreux cas, les familles n’ont pas été autorisées à contacter leurs proches ni à récupérer leurs biens personnels. Les transferts s’effectuent par groupes, renforçant l’hypothèse d’un traitement collectif des dossiers au détriment d’une évaluation individuelle.

L’étude de ces pratiques soulève une question fondamentale : qui prend la décision ? Aucun ordre de rapatriement écrit n’est remis aux personnes concernées, et aucun mécanisme de recours clairement identifié n’est accessible. Cette opacité institutionnelle complique l’identification des responsabilités juridiques, tout en mettant en lumière de graves dysfonctionnements dans le système de protection.

La comparaison des cas montre que les rapatriements ne sont pas liés à des comportements spécifiques ou à des infractions graves, mais parfois à des éléments mineurs, tels que l’expiration d’un titre de séjour, l’absence de documents au moment de l’interpellation, ou simplement la présence dans une zone faisant l’objet d’une opération de sécurité générale. Cet élargissement des critères de suspicion transforme le réfugié en cible vulnérable lors de toute action sécuritaire d’envergure.

Il est également frappant de constater que ces opérations ne tiennent pas compte des personnes les plus vulnérables. Aucun cas d’exemption claire n’a été documenté pour les femmes enceintes, les personnes âgées ou les enfants. Cette absence de considération contredit les principes les plus élémentaires du droit international de la protection et renforce le caractère coercitif et inhumain de ces pratiques.

Par ailleurs, aucun indice ne permet d’affirmer l’existence d’une coordination systématique et effective avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés avant l’exécution des rapatriements. Certaines déclarations indiquent même que les tentatives de contact avec le HCR ont eu lieu trop tard, voire n’ont jamais été possibles. Cette rupture entre les autorités sécuritaires et les mécanismes internationaux de protection vide la présence du HCR de toute efficacité concrète.

L’impact psychologique de ces politiques n’est pas moins grave que le rapatriement lui-même. De nombreux réfugiés vivent désormais dans un état de peur permanente, évitant le travail déclaré, les déplacements ou même la scolarisation de leurs enfants. Cette marginalisation forcée engendre une communauté vivant dans l’ombre, en dehors de tout cadre de protection sociale, sanitaire ou juridique.

L’enquête révèle également que ces campagnes ne font l’objet d’aucune annonce officielle ni de justification publique claire, laissant place aux rumeurs et à la peur. L’absence de transparence n’est pas ici un simple détail, mais un élément central d’une stratégie de dissuasion implicite : lorsque les règles sont inconnues, toutes les issues deviennent possibles.

Au regard de ces éléments, les campagnes de rapatriement apparaissent comme un instrument de gestion par la pression, visant à réduire le nombre de réfugiés par l’intimidation plutôt que par des procédures juridiques structurées. Une telle politique peut inciter certains à quitter le pays, mais elle engendre en parallèle de graves violations et met en danger des vies humaines bien réelles.

La conclusion de cette enquête ne se limite pas à la constatation d’abus, mais met en évidence l’existence d’un schéma cohérent. Or, dans le travail de défense des droits humains et d’investigation, le schéma constitue la preuve la plus éloquente de l’existence d’une politique. Une politique menée dans l’ombre, dont les effets se répercutent sur les corps et les esprits de personnes privées de toute voix.

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