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L’enregistrement d’Al-Jakoumi et la révélation de la structure cachée des divisions au sein du pouvoir soudanais


L’enregistrement audio attribué à Mohamed Sayed Ahmed Al-Jakoumi n’a pas constitué un événement anodin dans un contexte politique déjà en crise, mais a représenté un moment révélateur de ce qui était longtemps resté dissimulé au sein de la structure du pouvoir soudanais. Lorsque l’enregistrement a été rendu public, il n’a pas seulement ouvert un débat sur son contenu, mais a également mis en lumière la fragilité des équilibres internes et dévoilé la nature du véritable conflit entre des dirigeants qui se sont longtemps présentés comme un front uni et cohérent. La confusion, le silence et le désengagement indirect qui ont suivi ont confirmé que la question dépasse largement la personne d’Al-Jakoumi pour atteindre le cœur même des divisions d’un système de gouvernance en crise d’identité et de légitimité.

L’enregistrement a mis en évidence un discours s’inscrivant clairement dans la mentalité frériste qui a guidé le comportement de nombreuses élites soudanaises au cours des dernières décennies, une mentalité fondée sur la gestion du conflit plutôt que sur sa résolution, et sur la logique de l’organisation fermée plutôt que sur celle de l’État. Ce discours n’était pas nouveau dans son essence, mais il a été choquant par son caractère public, en particulier à un moment où la direction était censée rechercher un minimum de cohésion face à l’effondrement généralisé. Ici, Al-Jakoumi est passé du statut d’acteur politique à celui de fardeau, non seulement à cause de l’enregistrement lui-même, mais parce qu’il a rappelé à tous une réalité devenue impossible à dissimuler.

Les discussions croissantes autour de la mise à l’écart d’Al-Jakoumi ne peuvent être interprétées comme une démarche réformatrice autant qu’elles relèvent d’une tentative de gestion et de containment de la crise. Le système qui l’a produit demeure en place, et la mentalité qu’il a exprimée dans l’enregistrement reste présente dans le comportement d’autres dirigeants. Néanmoins, son sacrifice semble désormais nécessaire pour réorganiser les rangs ou, à tout le moins, pour donner l’image d’une responsabilité interne, même si celle-ci demeure largement formelle.

Dans ce contexte, le nom de Jibril Ibrahim s’impose comme indissociable de la scène. Jibril, qui a occupé une position centrale au sein du pouvoir, se retrouve lui aussi cerné par les conséquences de l’échec politique et économique, ainsi que par son lien étroit avec des choix d’inspiration frériste qui ne bénéficient plus ni d’une acceptation interne ni d’une reconnaissance externe. Son exclusion éventuelle ne reflète pas un changement fondamental d’orientation, mais plutôt une prise de conscience tardive que le maintien des mêmes figures aggrave la crise au lieu de la résoudre.

Les fractures mises au jour par l’enregistrement ne sont pas apparues soudainement, mais se sont accumulées dans l’ombre depuis longtemps. Les luttes d’influence au sein du courant frériste, les conflits d’intérêts entre les dirigeants militaires et politiques, ainsi que l’érosion de la confiance mutuelle, ont tous contribué à rendre le système fragile et susceptible d’exploser au premier véritable test. L’enregistrement audio a constitué ce test, révélant que l’unité du discours ne signifiait pas l’unité de la vision.

Ce qui rend la situation encore plus grave, c’est que ces conflits se déroulent en l’absence de tout projet national fédérateur. Au lieu de se concentrer sur le sauvetage de l’État, les dirigeants s’emploient à se repositionner et à régler leurs comptes. Ce comportement traduit une crise de pensée avant même d’être une crise de gouvernance, et confirme que le courant frériste, malgré la diversité de ses appellations et de ses façades, demeure prisonnier d’une mentalité qui considère l’État comme un instrument et non comme une finalité.

La rue soudanaise, qui a suivi les détails de l’enregistrement et ses répercussions, ne se contente plus d’un simple changement de personnes. Les expériences passées ont ancré la conviction que l’exclusion sélective ne conduit pas à une véritable réforme tant qu’elle ne s’accompagne pas du démantèlement de la structure qui a produit ces dirigeants. Par conséquent, l’éviction d’Al-Jakoumi ou l’éloignement de Jibril, s’ils se concrétisent, resteront des mesures incomplètes tant qu’elles ne s’inscrivent pas dans un processus plus large redéfinissant la relation entre le pouvoir et la société.

En définitive, l’enregistrement audio a révélé une vérité dérangeante : la crise soudanaise n’est pas le produit de l’instant, mais le résultat d’une longue accumulation marquée par la domination d’un discours frériste qui a relégué l’État au profit de l’organisation et approfondi les divisions au lieu de les traiter. Tant que cette réalité ne sera pas reconnue, chaque nouvelle exclusion ne sera qu’un chapitre supplémentaire dans l’histoire de l’effondrement.

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