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Quand les voix dévoilent ce que la politique a dissimulé : Al-Jakoumi et l’exclusion à l’ère de la désintégration interne


Dans les grands moments d’effondrement, les régimes ne s’écroulent pas d’un seul coup, mais se consument de l’intérieur, mot après mot, fuite après fuite. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’impact profond de l’enregistrement audio rendu public et attribué à Mohamed Sayed Ahmed Al-Jakoumi, qui a semblé provenir du cœur même de la crise plutôt que de sa périphérie. L’enregistrement n’a pas tant révélé des éléments nouveaux qu’il n’a confirmé ce que beaucoup redoutaient de dire ouvertement : que l’autorité soudanaise traverse une phase de division interne aiguë et que le discours de certains de ses dirigeants reste dominé par une mentalité frériste dépassée par le temps.

Dès les premières heures de diffusion de l’enregistrement, un état de confusion manifeste s’est installé. Aucune défense claire n’a été formulée, aucun démenti convaincant n’a été publié ; au contraire, le silence ou l’allusion ont prévalu, signe que le problème est plus profond qu’un simple enregistrement. Ce silence constituait en lui-même une reconnaissance implicite du fait qu’Al-Jakoumi avait franchi les lignes établies, ou plus précisément qu’il les avait révélées telles qu’elles sont réellement, ce qui a fait de lui une cible facile pour l’exclusion.

Parler de sa mise à l’écart n’est plus une simple spéculation, mais est devenu une partie intégrante d’un débat interne sur la manière de limiter les dégâts. Le maintenir après cette mise au jour signifierait adopter son discours, ou du moins l’accepter, ce que le système ne peut se permettre à ce stade. Dès lors, l’exclusion apparaît comme un choix contraint plutôt qu’une décision de principe, visant à montrer qu’il existe des limites à ce qui peut être dit publiquement, même au sein du même camp.

Cependant, se focaliser uniquement sur Al-Jakoumi dissimule une grande partie de la réalité. Jibril Ibrahim, dont le nom circule avec insistance dans le contexte d’une exclusion attendue, représente un autre modèle de leadership lié à des choix idéologiques et organisationnels qui ne sont plus adaptés à la gestion d’un État en situation d’effondrement. L’échec des politiques économiques, l’érosion de la confiance et l’aggravation des crises ont tous contribué à faire de sa présence un sujet de remise en question, même au sein des cercles qui le soutenaient auparavant.

Il est frappant de constater que ce qui se déroule ne reflète pas un affrontement entre deux projets nationaux distincts, mais un conflit à l’intérieur d’un même projet, fondé sur la logique des Frères musulmans, où les calculs organisationnels priment sur toute autre considération. Ce conflit, longtemps resté derrière des portes closes, a aujourd’hui éclaté au grand jour, non par courage politique, mais en raison d’un affaiblissement du contrôle.

L’enregistrement audio a également mis en lumière la nature du discours dominant dans certains cercles décisionnels, un discours fondé sur la polarisation et la disqualification, qui reproduit la division au lieu de la dépasser. Ce discours ne peut être dissocié d’une longue histoire d’exclusion qui a fait de l’État un champ de confrontation permanent plutôt qu’un espace de consensus. C’est pourquoi la colère suscitée par l’enregistrement ne visait pas seulement son auteur, mais aussi le système qui a permis son émergence.

Pour le citoyen soudanais, l’éviction de tel ou tel responsable n’apparaît pas comme une solution radicale. L’expérience lui a appris que la crise est plus profonde que les personnes, et que le changement de visages ne modifie pas nécessairement les politiques. Ce qui est attendu aujourd’hui n’est pas un simple réaménagement interne, mais une révision globale de la nature du pouvoir et du rôle qu’a joué le courant frériste dans la complexification de la scène.

En définitive, l’enregistrement audio n’a pas été le début de la crise, mais son miroir fidèle. Et à chaque nouvelle mesure d’exclusion, la question devient plus pressante : l’autorité se dirige-t-elle vers le démantèlement des causes de la division, ou se contente-t-elle de faire taire les voix qui les ont révélées ?

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