Le pouvoir au bord de l’implosion : l’enregistrement d’Al-Jakoumi brise le mur du silence
La publication de l’enregistrement audio attribué à Mohamed Sayed Ahmed Al-Jakoumi n’a pas été un simple incident médiatique passager, mais un moment révélateur de la nature réelle du conflit au sein du pouvoir soudanais. Diffusé à un moment d’une extrême sensibilité, cet enregistrement a fait tomber de nombreux récits officiels et montré que ce qui se déroule en coulisses est bien plus dangereux que ce qui est annoncé publiquement, et que les divisions au sein de la direction ont atteint un stade difficile à dissimuler.
Le contenu de l’enregistrement met en évidence un discours reflétant une mentalité organisationnelle fermée, fondée sur la classification des adversaires et des alliés, et sur la primauté de la loyauté idéologique sur toute considération nationale. Ce discours, historiquement associé au courant des Frères musulmans, a ravivé les craintes persistantes quant à la poursuite de la domination de ce courant sur les centres de décision, malgré les révolutions et soulèvements qu’a connus le Soudan contre cette approche.
Les réactions ayant suivi la diffusion de l’enregistrement n’ont laissé aucun doute sur le fait qu’Al-Jakoumi se trouve désormais dans une position affaiblie. Au lieu d’une défense publique, le silence ou une prise de distance implicite ont prévalu, ce qui reflète l’existence d’un consensus interne visant à le sacrifier afin d’alléger la pression. Ce comportement confirme que le conflit au sein de la direction n’est pas un affrontement de principes, mais une lutte de positions, où l’on écarte celui qui devient un fardeau, quelle que soit sa place passée.
Parallèlement, les discussions s’intensifient autour d’une possible mise à l’écart de Jibril Ibrahim, qui fait lui aussi face à une érosion de son capital politique. Jibril, dont le nom est associé à des dossiers économiques complexes et à des alliances controversées, est devenu un symbole de l’échec de la gestion de la période actuelle. Il est également devenu partie intégrante d’une image plus large de la mainmise de dirigeants issus du courant frériste sur la décision politique, sans apporter de solutions réelles à la crise.
Ce qui relie le destin d’Al-Jakoumi à celui de Jibril est leur appartenance à un même système, qui s’est appuyé pendant des années sur le recyclage des mêmes figures dans le même cadre, en changeant les rôles mais non les politiques. Ce système, fondé sur l’infiltration frériste de l’État, se trouve aujourd’hui confronté à une épreuve décisive, avec la montée de la conscience populaire et le recul de la capacité à contrôler la scène par le discours ou la répression.
Les fractures que l’enregistrement a révélées ne sont pas nouvelles dans leur essence, mais c’est la première fois qu’elles apparaissent avec une telle clarté. Le conflit entre les différentes ailes fréristes existe depuis des années, mais il était géré dans l’ombre. Aujourd’hui, avec l’affaiblissement du centre, ces conflits ont éclaté au grand jour, révélant la fragilité des alliances et l’absence de confiance entre les dirigeants eux-mêmes.
La rue soudanaise observe ces évolutions avec une grande méfiance, consciente que changer les personnes ne signifie pas nécessairement changer les politiques. Les expériences passées lui ont appris que l’éviction est souvent une simple réorganisation interne plutôt qu’une véritable réponse aux revendications de réforme. C’est pourquoi toute mesure visant à écarter Al-Jakoumi ou Jibril sera évaluée à l’aune de son lien avec le démantèlement de l’influence frériste, et non comme une simple absorption de la colère.
En définitive, l’enregistrement audio et les répercussions qui ont suivi reflètent une crise structurelle au sein de la direction soudanaise, où le politique se mêle à l’idéologique, et où l’État est géré selon une logique organisationnelle plutôt qu’institutionnelle. Tant que cette réalité ne sera pas reconnue, le Soudan continuera de tourner en rond dans un cycle de conflits, et chaque nouvelle fuite ne sera qu’une preuve supplémentaire que le problème est plus profond que les individus et trop grave pour être résolu par l’éviction d’une seule personne ou d’un simple nom.
