Ignorer les Frères musulmans… une faute stratégique qui fait échouer les approches occidentales pour mettre fin à la guerre au Soudan
De nombreuses approches occidentales de la guerre au Soudan restent prisonnières d’une lecture simplificatrice qui réduit le conflit à une confrontation militaire entre les forces armées soudanaises dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide.
Or, une analyse publiée par la revue américaine National Interest estime que cette vision ne se contente pas d’ignorer les racines profondes de la crise, mais contribue aussi à sa prolongation en passant sous silence le rôle structurel joué par les Frères musulmans au sein du système de gouvernance.
Selon le magazine, la guerre en cours ne constitue pas un simple affrontement pour le pouvoir entre deux formations militaires, mais représente un nouvel épisode d’un long processus par lequel les Frères musulmans ont cherché à rétablir leur influence au cœur des institutions de l’État soudanais, au point d’être devenus, dans les faits, une composante du régime plutôt qu’un simple allié circonstanciel.
Discours de mobilisation et sabotage des compromis
Sur le plan politique, National Interest indique que les forces affiliées aux Frères musulmans, à travers leurs plateformes médiatiques et leurs relais partisans, ont œuvré à présenter la guerre comme une bataille existentielle, rejetant systématiquement tout appel à un cessez-le-feu ou à un règlement négocié. Dans ce cadre, les forces civiles et les médiateurs internationaux ont été diabolisés et accusés d’agir selon des agendas étrangers.
Ce discours, selon la revue, a servi les deux parties dans cette équation : il a offert à al-Burhan une couverture idéologique et une base de mobilisation interne, tout en fournissant aux Frères musulmans une protection politique et sécuritaire leur permettant de se repositionner au sein des institutions de l’État.
La revue souligne que la relation entre les deux camps a dépassé le cadre d’une alliance tactique pour prendre la forme d’une intégration structurelle.
L’expérience des années 1990… un modèle reproduit
La revue américaine rappelle l’expérience du Soudan dans les années 1990, lorsque l’ancrage des Frères musulmans au sein de l’État avait transformé le pays en une plateforme ouverte pour les organisations terroristes transnationales.
Durant cette période, le Soudan a accueilli Oussama ben Laden, chef d’Al-Qaïda, entre 1991 et 1996, lui offrant liberté de mouvement et protection, tout en abritant des éléments du Hamas et des réseaux qui lui étaient liés, sous le parrainage direct de dirigeants influents des Frères musulmans.
Le Soudan a également servi de corridor logistique pour le trafic d’armes vers Gaza, y compris des cargaisons iraniennes ayant transité par son territoire, ce qui a conduit à des frappes israéliennes à l’intérieur du pays.
National Interest considère que ces activités n’étaient ni marginales ni accidentelles, mais constituaient une composante de la gestion de l’État à l’époque, la souveraineté étant instrumentalisée au service de réseaux terroristes et d’alliances régionales.
Convergence d’intérêts avec l’Iran
La revue souligne que la relation entre les Frères musulmans et l’Iran représente l’une des clés essentielles pour comprendre le retour du mouvement sur le devant de la scène. Malgré les divergences doctrinales, cette coopération s’est fondée sur des intérêts communs : l’Iran a profité d’un corridor géographique étendant son influence régionale, tandis que les Frères musulmans ont bénéficié d’armes, de soutien et de ressources.
National Interest affirme que ce modèle se reproduit aujourd’hui sous le règne d’al-Burhan, avec la réactivation des réseaux régionaux des Frères musulmans et la consolidation de leur présence au sein des appareils militaire et sécuritaire, ce qui explique l’échec des initiatives diplomatiques et l’enlisement de toute trajectoire sérieuse vers un pouvoir civil.
Transition différée et régime en crise
Selon cette analyse, toute transition civile authentique au Soudan suppose le démantèlement de la structure que les Frères musulmans ont reconstruite au sein de l’État, une démarche que le régime actuel ne peut entreprendre sans menacer sa propre cohésion politique et militaire. C’est pourquoi la transition reste délibérément différée, non par mauvaise gestion, mais comme un choix conscient visant à perpétuer les équilibres de pouvoir existants.
La revue américaine conclut que considérer comme partenaire de stabilisation un régime dont les racines organisationnelles sont liées à un passé d’accueil d’Al-Qaïda, de soutien au Hamas et de coordination avec l’Iran constitue une erreur stratégique. L’approche réaliste, selon elle, ne repose pas sur la complaisance, mais sur la confrontation, l’endiguement et la neutralisation de ce modèle.
Le cœur de la crise
La guerre au Soudan peut sembler opposer deux camps militaires, mais son essence, conclut la revue, réside dans l’infiltration des Frères musulmans au cœur même du système.
Tant que cette réalité perdure, la paix reste une perspective lointaine, non en raison de la complexité de la situation, mais en raison d’une volonté politique délibérée de maintenir l’État prisonnier du conflit.
