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L’intervention saoudienne dans le sud du Yémen : redéfinition du pouvoir entre influence et chaos


La scène méridionale au Yémen connaît des bouleversements profonds et non passagers. Au cours des dernières semaines de janvier 2026, les interventions et les frictions entre acteurs locaux et régionaux se sont intensifiées, transformant ce qui était longtemps perçu comme un conflit interne limité en un espace ouvert de rivalités d’influence entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Cette évolution a des répercussions directes sur la structure du pouvoir dans le sud du Yémen ainsi que sur sa stabilité politique et sécuritaire. Les transformations récentes observées dans les gouvernorats orientaux et méridionaux révèlent que l’intervention saoudienne est passée d’un simple soutien au gouvernement internationalement reconnu à une implication directe aux dimensions stratégiques de long terme, dépassant le cadre de la guerre contre les Houthis au nord pour viser une reconfiguration des rapports de force dans le Sud.

Au cours des derniers mois de 2025, les forces du gouvernement yéménite soutenues par l’Arabie saoudite ont repris le contrôle des gouvernorats de Hadramout et d’Al-Mahra, après qu’ils étaient passés sous l’influence du Conseil de transition du Sud, appuyé par les Émirats arabes unis.

La prise de ces territoires par le Conseil de transition constituait un succès majeur, d’autant plus que ces régions s’étendent le long de la frontière saoudienne et occupent une position stratégique essentielle. Cette avancée avait été perçue comme un recul de l’influence saoudienne face au soutien émirati aux dynamiques séparatistes du Sud. Toutefois, les développements récents montrent que Riyad a décidé de modifier les règles du jeu en menant une opération militaire terrestre et aérienne, permettant à l’armée yéménite et à ses alliés de reprendre des sites vitaux dans l’est du pays, avec l’appui de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, affaiblissant ainsi la capacité du Conseil de transition à préserver ses gains sur le terrain.

L’intervention saoudienne ne s’est pas limitée au volet militaire, mais s’est étendue à la tentative d’imposer une approche politique globale visant à réintégrer le Sud dans le cadre de l’État yéménite reconnu internationalement.

L’Arabie saoudite a ainsi invité les parties prenantes du conflit méridional à une conférence de dialogue à Riyad, avec la participation de plusieurs factions, afin de discuter de « solutions équitables » à la question du Sud dans une vision globale rejetant à la fois la séparation et la violence, conformément à un communiqué du ministère saoudien des Affaires étrangères, sous la supervision du Conseil présidentiel yéménite reconnu.

Ce tournant dans la politique de Riyad comporte des implications claires. Premièrement, il traduit un refus catégorique de permettre l’émergence d’une entité indépendante dans le Sud sous un soutien émirati ou autre. Deuxièmement, il reflète une volonté de réaffirmer l’autorité de l’État afin d’éviter un vide sécuritaire dans des zones stratégiques le long de la frontière saoudienne.

Toutefois, ces politiques, bien qu’elles puissent apparaître cohérentes dans la perspective de la consolidation d’un pouvoir central fort, se heurtent à des défis concrets sur le terrain. Leur discours rencontre une opposition populaire significative dans le Sud, comme en témoignent les récentes manifestations massives organisées à Aden et dans d’autres villes méridionales, où les participants ont affiché leur soutien au Conseil de transition et rejeté ce qu’ils ont qualifié « d’ingérence saoudienne », affirmant leur attachement à des objectifs politiques qui ne sauraient être contournés par des décisions extérieures ou des accords imposés.

Parallèlement, ces événements révèlent que le désaccord entre Riyad et Abou Dhabi, longtemps alliés au Yémen contre les Houthis au nord, est désormais apparu ouvertement dans le Sud. Fin décembre 2025, les Émirats arabes unis ont annoncé le retrait de leurs forces officielles du Yémen, une décision largement relayée comme inattendue après des années de soutien militaire aux forces séparatistes du Sud, en particulier au Conseil de transition. Selon des observateurs, cette démarche vise un repositionnement régional et une redéfinition du rôle émirati hors du théâtre yéménite. Toutefois, ce retrait a créé un vide sécuritaire et politique dont l’Arabie saoudite a tiré parti pour renforcer sa présence dans le Sud sous couvert de légitimité gouvernementale.

Dans ce contexte, les Émirats arabes unis n’ont pas été des acteurs neutres dans la crise. Ils ont joué un rôle central dans l’escalade précédente du conflit en soutenant les forces du Conseil de transition, suscitant des préoccupations saoudiennes en matière de sécurité nationale, notamment lorsque ces forces ont progressé dans des zones frontalières stratégiques telles que Hadramout et Al-Mahra, essentielles à la profondeur stratégique méridionale de l’Arabie saoudite. Cette divergence de visions entre Riyad et Abou Dhabi a engendré un nouveau défi pour la politique du Golfe vis-à-vis du Yémen, où les intérêts convergent sur certains points mais divergent profondément sur les moyens.

Sur le plan opérationnel, les frappes aériennes menées par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre des positions du Conseil de transition à Al-Mukalla et dans plusieurs zones environnantes ont provoqué une vague de colère dans les milieux méridionaux et entraîné des pertes humaines, accentuant davantage la polarisation entre les forces locales et l’autorité soutenue de l’extérieur. Des sources militaires ont confirmé que le gouvernement yéménite appuyé par Riyad continue de considérer la reprise du contrôle des territoires du Sud comme un élément clé de son effort visant à construire une autorité centrale capable de faire face à divers défis sécuritaires, y compris les groupes extrémistes qui ont exploité le chaos lors de périodes antérieures.

À la lumière de ces frappes et des mouvements militaires, des sources internes au Conseil de transition ont précisé que celui-ci n’avait pas été dissous, contrairement à certaines informations médiatiques évoquant des « annonces hâtives » publiées dans la presse saoudienne. Elles ont souligné l’existence de divergences internes quant à la manière de répondre aux pressions saoudiennes, illustrant la profondeur de la crise et le conflit d’intérêts entre acteurs locaux et internationaux.

De son côté, Riyad affirme œuvrer avant tout à la sécurisation de ses frontières méridionales et considère le traitement de la situation dans le Sud comme une composante indissociable d’une stratégie étatique plus large visant à renforcer la capacité du Yémen à faire face à des menaces multiples, qu’il s’agisse de groupes armés ou de rivalités d’influence entre puissances régionales concurrentes. Cette vision saoudienne intervient alors que les craintes se multiplient quant au fait qu’une éventuelle sécession du Sud pourrait créer un nouveau modèle de fragmentation politique dans la région et devenir une source durable d’instabilité si elle n’est pas gérée dans un cadre politique global.

Cependant, cette politique saoudienne, malgré ses fondements sécuritaires et politiques, fait l’objet de critiques étendues dans le Sud. De nombreux observateurs estiment que l’ingérence directe dans les affaires politiques méridionales ne garantit pas une stabilité à long terme, mais risque au contraire de consolider un climat de chaos sur la durée. À Aden, ainsi que dans les zones avancées de Hadramout et d’Al-Mahra, les populations expriment leur rejet du contournement de la volonté des communautés locales, tandis que s’accumulent des questions liées à la légitimité et à la responsabilité concernant les pertes humaines et la présence militaire directe. Dans ce contexte, toute solution politique qui n’intègre pas pleinement la société locale demeure fragile, même si elle bénéficie d’un fort soutien extérieur.

Ces dynamiques soulèvent également des interrogations stratégiques quant à la capacité de Riyad à concilier ses ambitions politiques au Yémen avec les impératifs de stabilité sécuritaire dans le Sud, en particulier face à la divergence d’intérêts avec d’anciens partenaires comme les Émirats arabes unis et à l’absence de consensus interne solide en faveur d’un retour à une autorité centrale. Les menaces persistantes des groupes extrémistes dans les zones voisines constituent un défi supplémentaire, car l’échec d’un règlement politique pourrait favoriser leur réémergence dans tout vide sécuritaire qui s’élargirait à mesure que la crise se prolonge.

En définitive, les développements récents montrent que l’intervention saoudienne dans le sud du Yémen ne relève pas d’une action ponctuelle, mais d’une tentative de redéfinir le paysage politique et sécuritaire au service de ses intérêts stratégiques. Toutefois, la nécessité de parvenir à une solution politique globale respectant la volonté des communautés locales et tenant compte des complexités régionales demeure essentielle. Les interrogations sur l’issue de cette option et sur la possibilité d’atteindre une stabilité réelle et un processus politique crédible dans un environnement aussi complexe restent ouvertes, dans un contexte de rivalités intenses entre acteurs régionaux et locaux autour du pouvoir, de l’identité et de l’avenir.

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