La Turquie reproduit le scénario libyen en mettant la main sur les richesses de la Somalie
Le navire turc de prospection « Çagri Bey » appareillera bientôt en direction des côtes somaliennes pour explorer le pétrole et le gaz.
L’annonce par Ankara de l’envoi du navire de forage « Çagri Bey » vers les côtes somaliennes en février prochain marque un tournant majeur dans la politique étrangère turque. La Turquie passe ainsi d’une phase de consolidation de son influence par l’aide humanitaire à une phase de « récolte » des investissements et d’exploitation des ressources naturelles, à l’image du scénario libyen.
-
Parmi eux des dirigeants… 60 terroristes tués dans des affrontements avec l’armée somalienne
-
Le dirigeant du mouvement al-Chabab cède devant l’armée somalienne
Cette démarche constitue l’aboutissement de l’accord de coopération économique et de défense signé en 2024, lequel accorde à la Turquie de larges droits incluant l’exploration au-delà de ses eaux territoriales, tout en profitant du besoin somalien d’expertise technique pour extraire pétrole et gaz.
Selon des rapports, la Turquie obtiendra une part importante des revenus en échange de la protection maritime et des opérations de prospection, ce qui renforcera sa sécurité énergétique et réduira sa dépendance aux importations russes et iraniennes.
Le ministre turc de l’Énergie, Alparslan Bayraktar, n’a pas révélé l’ampleur des investissements ni la nature précise des ressources ciblées, laissant planer des interrogations sur l’équité de ces contrats face à la fragilité de la Somalie.
-
Les États-Unis et le terrorisme au Mali : l’épreuve décisive
-
Le terrorisme sous les marteaux des alliés en Somalie
Ankara a progressivement étendu sa présence dans ce pays de la Corne de l’Afrique sous le couvert d’une « diplomatie humanitaire ». Avec le temps, il est apparu que ces aides constituaient la pierre angulaire d’une stratégie à long terme visant à contrôler des secteurs clés.
La Turquie ne s’est pas limitée à la construction d’hôpitaux. Des sociétés turques, telles que « Albayrak » et « Favori », ont pris en charge la gestion de l’aéroport international de Mogadiscio et du port stratégique de la capitale, acquérant ainsi un contrôle quasi total sur le commerce et la logistique.
À Mogadiscio, Ankara a également établi sa plus grande base militaire hors de ses frontières, « TurkSom », pour former l’armée somalienne. Ce dispositif lui assure une présence sécuritaire protégeant ses investissements et liant la décision souveraine somalienne au soutien turc, tant technique que militaire.
-
Somalie : une feuille de route présidentielle au milieu d’avertissements sur l’effondrement du soutien onusien
-
Coup dur pour le groupe Al-Shabab : mort et arrestation de hauts responsables lors de l’opération Barire
La stratégie turque repose sur le principe du « comblement du vide » et l’exploitation des crises successives. Ankara a su utiliser la menace du mouvement « Al-Shabab », affilié à Al-Qaïda, pour se présenter comme partenaire sécuritaire exclusif, obtenant en retour des privilèges économiques accordés à nul autre.
Dans le contexte de tensions entre la Somalie et l’Éthiopie autour d’un accès maritime pour Addis-Abeba, la Turquie s’est autoproclamée médiatrice et garante des côtes somaliennes. Cela a légitimé la présence de ses frégates et navires de prospection sous prétexte de « protection des eaux territoriales somaliennes ».
Profitant de la faiblesse du Trésor somalien, Ankara a proposé prêts et aides conditionnés par des contrats de longue durée dans les secteurs minier, agricole et halieutique.
-
La Somalie libère la ville stratégique de Barire des mains de Harakat al-Chabab
-
Beled Hawo : tensions croissantes entre le Jubaland et le gouvernement somalien — initiative surprise et fragilité persistante
Plusieurs analystes estiment que le mouvement turc vers les côtes somaliennes pour y explorer les ressources énergétiques dépasse le simple cadre d’une coopération économique. Il s’inscrit dans le projet turc du « Mavi Vatan » — la « Patrie bleue » — visant à étendre son influence maritime.
Après des années de « diplomatie humanitaire », la Turquie opère aujourd’hui un virage stratégique vers l’exploitation économique, profitant du vide de souveraineté en Somalie pour consolider sa position de partenaire dominant. Elle n’apparaît pas tant comme un acteur de reconstruction que comme une puissance cherchant à garantir ses intérêts énergétiques et à s’assurer la part du lion dans les richesses de la région.
Ces évolutions rappellent fortement le « scénario libyen » adopté par Ankara il y a quelques années : un modèle récurrent fondé sur l’échange de soutien militaire et sécuritaire contre la mainmise sur les ressources énergétiques et la souveraineté économique.
